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SANTé

Cannabis thérapeutique : 92 % des Français convaincus, mais des milliers de patients toujours privés d’un traitement qui marche

Un sondage Norstat révèle un plébiscite massif pour le cannabis médical. Pourtant, l'expérimentation est au point mort et les patients en impasse thérapeutique attendent toujours un décret qui ne vient pas.

Imaginez souffrir de douleurs neurologiques quotidiennes, noter 7 sur 10 sur l’échelle de la douleur chaque jour, et savoir qu’un traitement existe — mais que l’administration ne vous autorise pas à y accéder. C’est la réalité de milliers de patients français, alors que la quasi-totalité de leurs concitoyens soutiennent le cannabis thérapeutique.

Un plébiscite citoyen sans précédent

Les chiffres sont sans appel. Selon un sondage réalisé les 13 et 14 avril 2026 par l’institut Norstat pour l’association de patients Apaiser S&C, 92 % des personnes interrogées se disent favorables à l’autorisation du cannabis thérapeutique dans un cadre médical. L’enquête, menée auprès de 1 004 répondants représentatifs de la population française, va plus loin : 90 % des sondés déclarent connaître l’existence du cannabis médical et sa distinction avec l’usage récréatif. Près de 89 % considèrent qu’il constitue une alternative intéressante, voire nécessaire, pour les personnes en souffrance.

Ce niveau de consensus est rare en matière de politique de santé. Il dépasse largement les clivages partisans habituels. En 2022, un précédent sondage IFOP situait déjà le soutien à 70 %. En 2018, 82 % des Français plébiscitaient l’usage sur ordonnance. La tendance est donc constante et ascendante depuis près d’une décennie.

Une expérimentation au point mort

Le paradoxe est frappant. Alors que l’opinion publique a tranché, le cadre réglementaire reste dans les limbes. L’expérimentation française du cannabis thérapeutique, lancée en mars 2021 sous l’égide de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), a concerné environ 3 000 patients atteints de pathologies sévères : épilepsies réfractaires, douleurs neuropathiques, effets secondaires de chimiothérapie ou situations de soins palliatifs. Le programme a été prolongé à plusieurs reprises, la dernière fois jusqu’au 31 mars 2026.

Mais un détail change tout : depuis mars 2024, aucun nouveau patient ne peut être inclus dans le dispositif. Seuls ceux déjà sous traitement continuent d’en bénéficier, et ils ne seraient plus que 750 environ selon l’association Apaiser. Le programme n’est pas légalement terminé, mais il ne recrute plus. Pour les patients qui souffrent de sclérose en plaques, de douleurs chroniques post-accidentelles ou de maladies rares comme la malformation de Chiari — une anomalie anatomique du cervelet —, la porte est fermée.

Des patients entre soulagement et impasse

Les retours cliniques de l’expérimentation sont pourtant globalement positifs. Médecins, pharmaciens et patients rapportent une bonne tolérance, des effets secondaires limités — principalement une légère somnolence — et un réel bénéfice thérapeutique dans certaines indications. Plusieurs patients décrivent le cannabis médical comme un traitement de dernière chance après avoir épuisé toutes les alternatives conventionnelles.

Le bilan de l’ANSM confirme cette tendance. Les données recueillies sur trois ans montrent une amélioration notable de la qualité de vie pour une partie significative des patients inclus. Certains prennent une dose le matin et une plus importante le soir, sans développer de dépendance. Ce ressenti individuel correspond, selon les spécialistes, aux résultats globaux de l’expérimentation.

Mais pour ceux qui n’ont pas pu intégrer le programme à temps, la situation est toute autre. Certains se tournent vers des circuits informels, d’autres cherchent des solutions à l’étranger — en Allemagne, aux Pays-Bas ou au Portugal, où le cannabis médical est déjà intégré au parcours de soins. L’association Apaiser, reconnue d’intérêt général et spécialisée dans l’accompagnement des personnes atteintes de syringomyélie et de pathologies médullaires rares, documente ces situations régulièrement.

Un décret attendu, des politiques divisés

Que manque-t-il concrètement pour passer de l’expérimentation au droit commun ? Un décret du ministère de la Santé qui définirait les conditions de prescription, de production et de distribution. Sans ce texte, la Haute Autorité de santé (HAS) ne peut pas évaluer officiellement les futurs médicaments à base de cannabis ni ouvrir la voie à un remboursement par l’Assurance maladie.

En février 2026, la ministre Stéphanie Rist a présenté aux associations un projet de décret permettant à la HAS d’évaluer ces traitements pour qu’ils puissent être autorisés et remboursés. Le calendrier de travail serait prêt, mais il ne sera lancé qu’une fois le feu vert politique donné. Selon les dernières communications officielles transmises aux acteurs de santé, le texte devrait être finalisé courant 2026, pour une inclusion dans le droit commun envisagée fin 2026 ou début 2027.

Le problème, c’est que ce calendrier glisse depuis des années. Les ministres de la Santé qui se sont succédé depuis 2024 n’ont pas eu la même position sur le sujet, retardant considérablement l’avancée du dossier. Un collectif transpartisan de parlementaires — du camp présidentiel aux oppositions — avait déjà réclamé la généralisation dès 2023 dans une tribune publiée par Libération. Le Rassemblement national n’avait pas signé ce texte, même si Marine Le Pen s’était déclarée favorable au cannabis thérapeutique en 2022.

Le fossé avec les voisins européens se creuse

Pendant que la France prolonge son expérimentation, plus de vingt pays européens disposent déjà d’un cadre permanent pour l’usage médical du cannabis, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). L’Allemagne a structuré son dispositif dès 2017, avec prescription encadrée et remboursement partiel. Les Pays-Bas gèrent un système étatique de production et de distribution depuis plus de vingt ans. L’Italie, le Portugal, la Suisse et la Pologne ont chacun développé des modèles adaptés.

Ce décalage n’est pas qu’une question de fierté nationale. Il a des conséquences concrètes pour les patients. La France ne dispose pas encore d’un écosystème industriel de production de cannabis médical comparable à celui de ses voisins. Les fleurs séchées, forme la plus utilisée dans plusieurs pays, sont d’emblée exclues du futur cadre légal français. Seuls les formats pharmaceutiques standardisés — huiles, capsules, sprays — seraient autorisés.

Pour les associations de patients, cette approche restrictive pose question. Les médecins de soins palliatifs, notamment, souhaiteraient pouvoir prescrire du cannabis thérapeutique plutôt que de la morphine, afin que les malades puissent maintenir une fin de vie apaisée sans les effets sédatifs lourds des opiacés.

Avant la présidentielle, une fenêtre politique étroite

Les associations croisent désormais les doigts pour que le décret soit publié avant l’été 2026, afin que la généralisation puisse intervenir avant la campagne présidentielle de 2027. Passé ce seuil, le sujet risque d’être absorbé par les calculs électoraux et de retomber dans l’oubli législatif — comme ce fut le cas après 2022.

Le sondage Norstat montre pourtant que 79 % des personnes interrogées estiment que le débat sur le cannabis thérapeutique reste freiné par les idées reçues. Et 73 % considèrent que les autorités ne prennent pas suffisamment en compte la souffrance des patients. Des chiffres qui traduisent non pas une radicalisation de l’opinion, mais une lassitude face à l’inertie administrative.

La prochaine étape concrète sera l’avis de la HAS, attendu dans les prochains mois, sur l’intérêt thérapeutique du cannabis. C’est ce document qui déterminera si les médicaments pourront être remboursés et à quel taux. En parallèle, la France a notifié à la Commission européenne en mars 2025 un projet de réglementation — une formalité nécessaire mais pas suffisante. Le véritable verrou reste politique.

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