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SANTé

Infirmiers, kinés, dentistes : pourquoi les professions de santé en tension ne trouvent plus assez de candidats formés en France

Postes vacants à l'hôpital, délais d'attente qui s'allongent, territoires entiers sans praticien : la pénurie de soignants touche bien au-delà des médecins. Infirmiers, kinésithérapeutes, chirurgiens-dentistes font face à une crise de recrutement que la formation nationale peine à absorber.

Plus de 35 % des postes de praticiens hospitaliers étaient vacants au 1er janvier 2024. Un chiffre qui donne le vertige, et qui ne concerne pas seulement les médecins. Derrière la crise des déserts médicaux souvent mise en avant, une autre tension, plus silencieuse, s’étend à l’ensemble des professions de santé : infirmiers, kinésithérapeutes, chirurgiens-dentistes, sages-femmes. Des métiers essentiels, sous-dotés, et dont les filières de formation françaises peinent à produire suffisamment de professionnels opérationnels.

La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) dressait au 1er janvier 2025 un tableau en trompe-l’oeil : les effectifs de chirurgiens-dentistes, de sages-femmes et de pharmaciens progressent globalement. Mais cette hausse agrégée masque des déséquilibres profonds selon les spécialités, les territoires et les conditions d’exercice. Dans certains départements, l’écart de densité médicale est du simple au double entre deux zones pourtant limitrophes.

Des métiers en tension bien au-delà de la médecine générale

On parle souvent des médecins généralistes. Rarement des autres. Pourtant, la pénurie frappe avec la même vigueur des professions dont la visibilité publique est moindre.

Les infirmiers d’abord. La France comptait 562 000 infirmiers inscrits en janvier 2025. Un effectif qui semble conséquent, jusqu’à ce qu’on examine les conditions d’exercice : en libéral, la durée moyenne de carrière est passée de dix ans il y a vingt-cinq ans à seulement trois ans aujourd’hui. Trente pour cent des nouveaux diplômés abandonnent la profession dans les cinq années suivant leur diplôme, selon le Syndicat national des professionnels infirmiers. Les charges augmentent, les remboursements stagnent, le burn-out s’installe. Résultat : des postes ouverts restent sans candidat, et des établissements fonctionnent structurellement en sous-effectif.

Les kinésithérapeutes ensuite. Quatrième profession de santé par le nombre d’effectifs, avec près de 100 000 praticiens inscrits, la kinésithérapie a pourtant connu des tensions répétées sur les revalorisations conventionnelles. Des négociations suspendues en 2025 ont provoqué une vive réaction des syndicats professionnels, qui pointent un décrochage progressif de l’attractivité du métier. Dans les zones rurales, trouver un kiné disponible dans un délai raisonnable relève parfois du parcours du combattant.

Les chirurgiens-dentistes, enfin. La France en comptait 47 600 en activité au 1er janvier 2025, selon la DREES. Un effectif insuffisant face au vieillissement de la population. Les délais d’attente pour un premier rendez-vous s’allongent dans de nombreux départements, notamment en zone péri-urbaine et rurale. Encore une fois : les chiffres globaux rassurent, la réalité territoriale inquiète.

Pourquoi la formation nationale ne suffit plus

La pénurie ne s’explique pas seulement par un manque de vocations. Elle tient aussi à des capacités de formation qui n’ont pas suivi la montée des besoins. Former un infirmier prend trois ans. Pendant ce temps, les départs à la retraite s’accélèrent, portés par une génération de soignants formés dans les années 1980 qui arrive en fin de carrière. Le croisement de ces deux courbes crée un déséquilibre que le système actuel ne comble pas.

La réforme du diplôme infirmier, engagée en 2026 pour universitariser la formation, illustre bien ces tensions. Dans le Grand Est, la région a évoqué la suppression de plusieurs centaines de places en Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) pour la rentrée 2026, faute de financements suffisants de l’État. Des textes réglementaires attendus dans l’urgence, des compensations promises mais tardives : le même syndrome que pour les études de médecine. On réforme la forme, les moyens ne suivent pas.

C’est précisément dans ce contexte que la voie européenne prend tout son sens. La directive 2005/36/CE, transposée en droit français, organise la reconnaissance automatique des diplômes de santé obtenus dans un État membre de l’Union européenne pour les médecins, chirurgiens-dentistes, pharmaciens, sages-femmes et infirmiers. Un diplôme obtenu dans une université espagnole, belge ou portugaise accréditée ouvre les mêmes droits d’exercice qu’un diplôme français, sous réserve d’inscription à l’Ordre professionnel correspondant. Des organismes spécialisés comme Europe Eduss accompagnent chaque année des étudiants français vers ces universités européennes de santé, leur permettant de poursuivre une vocation que le numerus clausus ou les concours d’entrée ont bloquée en France, et de revenir exercer sur le territoire.

Un problème d’attractivité autant que de formation

Augmenter le nombre de diplômés ne suffira pas si les conditions d’exercice restent dissuasives. C’est l’angle mort de tous les débats sur la pénurie. On parle de places en formation, rarement de ce qui pousse les professionnels formés à quitter leur métier ou à refuser de s’installer dans les zones sous-dotées.

L’Assemblée nationale a adopté en janvier 2025 une mesure instaurant des ratios soignants-patients obligatoires dans les services hospitaliers, étendue à l’ensemble des spécialités après avoir été limitée à la réanimation et à l’obstétrique. Une avancée saluée par les syndicats, qui y voient un premier levier pour rendre les conditions de travail hospitalières moins épuisantes. Mais une loi sur les ratios ne remplace pas une revalorisation salariale, ni une politique d’installation réfléchie.

Du côté de l’installation, une proposition de loi transpartisane adoptée par les députés en avril 2025 et validée par le Sénat mi-mai prévoit un encadrement de l’installation des médecins libéraux, avec un accord préalable de l’agence régionale de santé requis dans les zones déjà bien pourvues. Un mécanisme encore en rodage, et qui ne concerne pour l’instant que les médecins, pas les autres professions paramédicales.

Les projections donnent peu de raisons d’être optimiste à court terme. L’OMS évalue à 5,8 millions le nombre de postes infirmiers à pourvoir dans le monde. En France, le manque attendu d’ici 2050 est estimé à 80 000 infirmiers. Ces chiffres ne disent pas tout : ils ne mesurent pas les professionnels épuisés qui restent en poste sans y croire, ni ceux qui partent sans être remplacés dans des zones rurales déjà fragilisées. La pénurie de soignants est d’abord une crise silencieuse, qui se joue loin des annonces ministérielles, dans les cabinets surchargés et les services qui ferment faute de personnel.

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