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SANTé

Médicaments matures : pourquoi ces traitements anciens et bon marché manquent alors qu’ils restent vitaux pour les patients

Brevet expiré, prix bas, faible priorité industrielle : les médicaments matures sont devenus économiquement fragiles. Pourtant, anticoagulants, antibiotiques ou anticancéreux anciens restent indispensables, et leurs ruptures fragilisent des parcours de soins entiers.

Plaquettes de comprimés blancs et flacon ambré ouverts sur un comptoir de pharmacie, avec la main floue d’un pharmacien en arrière-plan

Un patient stabilisé depuis dix ans sur un anticoagulant se présente à sa pharmacie. La boîte qu’il prend sans incident depuis des années n’est plus là. Le pharmacien cherche une alternative, le médecin ajuste l’ordonnance, et un traitement qui fonctionnait se retrouve fragilisé. La scène est banale. Ses conséquences ne le sont pas.

Le 25 juin, les entreprises du médicament ont alerté sur une « pénurie silencieuse » : le retard français dans l’accès aux thérapies innovantes. Selon leur baromètre annuel, 40 % des médicaments autorisés par l’Agence européenne du médicament ne seraient pas disponibles en France. « La France ne régresse pas forcément, mais les autres pays avancent plus vite », résume Jean-François Brochard, président de l’organisation. L’alerte est réelle. Mais elle n’éclaire qu’une moitié du sujet. L’autre concerne les deux urgences qui se superposent dans l’industrie pharmaceutique française : accélérer l’innovation, et sécuriser les traitements déjà installés.

Anciens, mais irremplaçables

On les appelle « médicaments matures ». Le terme renvoie à leur vie économique : brevet expiré, prix abaissé, place secondaire dans les portefeuilles des grands laboratoires. Sur le plan médical, ils n’ont rien de secondaire.

Anticoagulants, corticoïdes, antibiotiques, antiépileptiques, traitements cardiologiques, anticancéreux injectables : beaucoup de ces molécules sont prescrites à grande échelle, d’autres dans des indications ciblées sans alternative simple. Leur ancienneté est même un atout. Les médecins les maîtrisent, les pharmaciens savent les suivre, les patients y sont stabilisés depuis longtemps. Ce sont, pour une large part, ces traitements anciens qui restent au cœur des soins.

Les chiffres disent leur poids. En 2024, l’Assurance maladie a remboursé au moins un médicament à 61,8 millions d’assurés, à raison de 41 boîtes par an en moyenne. Le paracétamol demeure la molécule la plus remboursée en volume, tandis que l’oncologie est devenue le premier poste thérapeutique remboursé en ville. Quand un produit mature vient à manquer, le parcours de soins se fragilise aussi sûrement qu’avec un retard d’accès à une innovation.

Colchicine, le révélateur d’un modèle fragile

L’exemple de la colchicine éclaire l’enjeu. Cette molécule ancienne traite la goutte, mais aussi la fièvre méditerranéenne familiale ou la maladie de Behçet. Deux laboratoires, Mayoly et Galien, ont engagé sa relocalisation à Auxerre, avec plusieurs millions d’euros d’investissement et une commercialisation attendue après validation réglementaire.

Le cas résume l’équation. Maintenir ou relocaliser un médicament mature suppose de financer des lignes de production, des contrôles qualité, des dossiers réglementaires et des stocks. Or ces produits sont précisément ceux dont les prix ont été le plus comprimés au fil du temps. Leur valeur médicale reste élevée ; leur modèle économique, lui, est fragile. Dans le dernier baromètre du secteur, 53 % seulement des entreprises spécialisées dans les médicaments matures jugeaient leur performance économique bonne, contre 67 % de l’ensemble.

Deux métiers qui se séparent

Face à cette réalité, l’industrie se réorganise. Sanofi, AstraZeneca, Roche ou LEO Pharma concentrent leurs moyens sur l’innovation, les vaccins, l’immunologie, l’oncologie et les maladies rares. En parallèle, ils cèdent des portefeuilles établis à des acteurs spécialisés.

Des sociétés comme Cheplapharm, Pharmanovia, Advanz Pharma ou Recordati se sont construites sur ce créneau. Pharmanovia a repris plusieurs antihypertenseurs historiques d’AstraZeneca ; Recordati s’est positionné sur des portefeuilles cardiovasculaires. Leur promesse n’est pas de remplacer les laboratoires innovants, mais de faire vivre des produits dont l’usage reste massif : autorisations de mise sur le marché, pharmacovigilance, sécurisation industrielle, continuité d’approvisionnement.

Innovation ou régulation : le bras de fer budgétaire

Derrière ce diagnostic partagé, les lectures divergent. Pour les industriels, le mal est connu : des délais d’accès parmi les plus longs d’Europe — environ 523 jours en 2024, contre 50 en Allemagne —, des prix inférieurs de 11 à 16 % à la moyenne européenne, et une clause de sauvegarde proche de 1,6 milliard d’euros. Près des deux tiers des laboratoires n’envisagent plus d’investir en France à trois ans. Leur conclusion : alléger la fiscalité et revaloriser les prix.

Les pouvoirs publics tiennent l’autre bout du fil. Le médicament ne pèse que 9 % de l’Ondam, l’enveloppe annuelle des dépenses d’assurance maladie, mais la dépense progresse, et la Caisse nationale d’assurance maladie a chiffré à 6 milliards d’euros les économies attendues sur ce poste d’ici 2030. Surtout, les ruptures ne s’expliquent pas seulement par les prix : capacité de production insuffisante, dépendance aux importations — la France produit une faible part des molécules qu’elle consomme — et arbitrages industriels sur des produits jugés peu rentables. L’ANSM a recensé près de 5 000 signalements de rupture ou de risque de rupture en 2023, plus du double de 2021.

L’État a donc durci le cadre. Un laboratoire doit désormais chercher un repreneur avant d’abandonner un médicament jugé essentiel, constituer des stocks de sécurité et s’exposer à des amendes en cas de manquement. S’y ajoutent une liste de quelque 450 médicaments essentiels, actualisée chaque année, et un plan de relocalisation porté par France 2030. Une feuille de route 2024-2027 coordonne l’ensemble de ces mesures.

Ce qu’il faut surveiller

Le rapport de force se rejouera à l’automne, lors de l’examen du budget de la Sécurité sociale pour 2027 : sort de la clause de sauvegarde, trajectoire des prix, soutien à la production. À suivre aussi, l’actualisation de la liste des médicaments essentiels, l’aboutissement de dossiers de relocalisation comme la colchicine, et l’avancée du Critical Medicines Act européen, censé sécuriser à l’échelle du continent les traitements dont dépendent déjà des millions de patients.

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