À Heidenau, le vote CDU-AfD qui déplace la mémoire des victimes du nazisme hors de l’espace public allemand
À Heidenau, le conseil municipal a interdit la pose de nouveaux Stolpersteine dans les rues. Le vote commun de la CDU et de l’AfD relance le débat sur la mémoire du nazisme et la place des victimes dans l’espace public.

Le conseil municipal de Heidenau, en Saxe, a décidé de ne plus autoriser de nouveaux Stolpersteine dans les rues et d’orienter le recueillement vers un cimetière. Le vote, soutenu par des élus de la CDU et de l’AfD, provoque une controverse nationale sur la visibilité des victimes du nazisme et la coopération avec l’extrême droite.
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Que devient la mémoire d’une ville quand les noms des victimes du nazisme disparaissent de ses trottoirs ? À Heidenau, en Saxe, cette question est devenue un conflit politique. Le conseil municipal a décidé de ne plus autoriser de nouvelles « Stolpersteine », ces pavés commémoratifs installés devant les derniers domiciles de personnes persécutées par le régime nazi.
Un mémorial dispersé dans les rues
Les Stolpersteine, littéralement « pierres sur lesquelles on trébuche », sont de petites plaques en laiton encastrées dans les trottoirs. Elles portent le nom, la date de naissance et le destin d’une victime du national-socialisme.
Le projet a été lancé par l’artiste allemand Gunter Demnig au début des années 1990. Son principe est simple : rappeler une personne là où elle vivait avant d’être arrêtée, déportée ou assassinée. Le mémorial n’est donc pas regroupé dans un musée. Il s’inscrit dans la vie quotidienne.
Selon la fondation du projet, plus de 126 000 Stolpersteine ont été posées en Allemagne et dans une trentaine de pays européens. Elles rendent hommage à des Juifs, mais aussi à des Roms, des opposants politiques, des personnes homosexuelles, des témoins de Jéhovah et des personnes handicapées persécutées par le régime nazi. Le projet Stolpersteine et son fonctionnement sont documentés par la fondation qui coordonne les installations.
À Heidenau, un vote commun de la CDU et de l’AfD
Le 24 septembre 2026, le conseil municipal de Heidenau a adopté une motion visant à empêcher l’installation de nouveaux pavés dans les rues et sur les trottoirs. La décision a été approuvée par 13 voix contre 6, avec une abstention.
Le texte a été porté par des élus locaux de l’Alternative pour l’Allemagne, l’AfD, et de l’Union chrétienne-démocrate, la CDU. Une initiative citoyenne locale a également participé à la majorité qui a soutenu la mesure.
Heidenau compte environ 17 000 habitants. Cinq Stolpersteine y sont déjà installées. Le conseil municipal souhaite désormais privilégier un lieu de mémoire au cimetière nord de la ville. Les pavés déjà présents pourraient être déplacés, mais cette possibilité n’a pas encore été définitivement mise en œuvre.
La décision intervient dans un contexte politique tendu. En Saxe, l’AfD est devenue une force électorale majeure. À Heidenau, son groupe dispose de sept sièges au conseil municipal, autant que la CDU. Cette proximité numérique a permis de constituer une majorité sur un sujet qui dépasse largement la seule question de l’aménagement urbain.
Un désaccord sur la manière de commémorer
Les élus de l’AfD justifient leur position par une objection liée à l’emplacement des pavés. Daniel Barthel, président du groupe AfD au conseil municipal, estime qu’une commémoration au sol serait « indigne ». Selon lui, les plaques peuvent être piétinées, recouvertes de saleté ou placées à proximité de poubelles et d’espaces fréquentés par les chiens.
Cet argument n’est pas nouveau. Dans plusieurs villes allemandes, des familles de victimes ont déjà exprimé leur malaise face à l’idée de marcher sur les noms des personnes assassinées. Munich, notamment, n’autorise pas l’installation de Stolpersteine dans ses rues. La ville privilégie d’autres formes de plaques et de stèles commémoratives.
Mais les défenseurs du projet répondent que le contact avec le sol est précisément au cœur de sa démarche. La plaque oblige les passants à ralentir, à baisser les yeux et à découvrir une histoire individuelle dans un espace ordinaire. Pour eux, déplacer les noms vers un cimetière risque de rendre la mémoire moins visible et moins accessible.
La différence est importante. Un mémorial central suppose une démarche volontaire. Une Stolperstein apparaît au contraire sur le chemin du travail, devant une école ou près d’un commerce. Elle rappelle que les persécutions ont touché des habitants ordinaires, dans les mêmes rues que celles empruntées aujourd’hui.
La polémique porte surtout sur l’alliance politique
La controverse tient donc autant au contenu du vote qu’à la coalition qui l’a rendu possible. En Allemagne, les partis traditionnels maintiennent en principe une « barrière » politique autour de l’AfD : ils évitent de dépendre de ses voix ou de voter avec elle sur des décisions importantes.
À Heidenau, cette règle a été franchie au niveau municipal. La CDU de Saxe a ensuite pris ses distances avec l’interdiction générale des Stolpersteine. Le parti régional a affirmé soutenir cette forme de mémoire consacrée aux victimes du nazisme.
La ministre fédérale de l’Éducation, Karin Prien, membre de la CDU, a qualifié la décision de « scandale ». Elle a également critiqué l’idée de reléguer la mémoire dans un cimetière. Pour ses opposants, les Stolpersteine rendent visibles les vies détruites par le nazisme. Leur retrait de l’espace public affaiblirait cette dimension.
Des historiens et des associations mémorielles dénoncent, eux aussi, un changement de logique. La décision du conseil municipal de Heidenau est présentée comme une remise en cause de la culture allemande du souvenir. Certains critiques estiment qu’un mémorial général au cimetière pourrait mélanger des catégories historiques différentes et éloigner les victimes de leurs lieux de vie.
Pour l’AfD, au contraire, la question relève de la dignité du recueillement et du choix local. Le parti défend régulièrement une approche moins centrée sur les crimes du nazisme dans la politique mémorielle allemande. Cette orientation inquiète ses adversaires, qui y voient une volonté de relativiser les responsabilités historiques de l’Allemagne.
Un débat qui dépasse les frontières de Heidenau
La décision concerne une petite ville, mais elle prend une portée nationale. Elle intervient alors que l’AfD progresse dans les élections et que la CDU cherche à conserver son influence dans les territoires où l’extrême droite est fortement implantée.
Le vote montre aussi les effets concrets de la politique locale. Dans un conseil municipal, les rapports de force sont plus resserrés qu’au Bundestag. Les élus se connaissent, travaillent sur les mêmes dossiers et peuvent former des majorités ponctuelles. Cette proximité facilite parfois des accords qui seraient politiquement impensables à l’échelle fédérale.
Elle expose également une fracture entre les grandes villes et les communes plus petites. Les métropoles disposent souvent de services culturels et d’associations capables de porter des projets mémoriels. Dans les villes de taille réduite, chaque installation peut devenir un sujet de budget, d’autorisation administrative et de confrontation politique.
Heidenau doit maintenant préciser le sort de ses cinq Stolpersteine et définir le contenu du futur espace de mémoire au cimetière nord. La question sera aussi de savoir si la CDU locale maintient sa position, malgré les critiques de sa direction régionale et nationale.
Le prochain enjeu sera donc moins la pose de nouveaux pavés que la bataille politique autour de leur statut. Faut-il conserver une mémoire présente dans les rues, au risque qu’elle soit banalisée, ou la concentrer dans un lieu dédié, au risque qu’elle devienne moins visible ? À Heidenau, cette question est désormais inscrite à l’agenda du conseil municipal.



