À Nairobi, Macron présente les investissements comme la nouvelle clé de la souveraineté africaine face au recul de l’aide
À Nairobi, Emmanuel Macron et William Ruto défendent un virage vers les investissements plutôt que l’aide publique. Le sommet Africa Forward met en avant entreprises, jeunesse et souveraineté économique.

Une question simple, mais décisive
Quand un pays africain cherche des financements, doit-il attendre des aides publiques, ou convaincre des investisseurs de miser sur ses routes, ses écoles, ses usines et ses start-up ? À Nairobi, Emmanuel Macron et William Ruto ont donné leur réponse : pour eux, l’heure est d’abord aux investissements. Le sommet Africa Forward a été présenté comme une nouvelle étape des relations entre la France et l’Afrique, avec une entrée par la jeunesse, la société civile et les entreprises, avant une séquence plus diplomatique entre États.
Derrière la formule, il y a un basculement politique. L’aide publique au développement ne disparaît pas. Mais elle n’est plus présentée comme le cœur du jeu. Les deux présidents ont mis en avant une logique de partenariat économique, de financement privé et de souveraineté. Cette ligne s’inscrit dans une série de rendez-vous déjà installés : Paris sur le financement des économies africaines en 2021, le nouveau pacte financier mondial, Nairobi sur le climat en 2023 et, selon l’Élysée, le sommet Union africaine-Union européenne prévu à Luanda en novembre 2025.
Ce que le sommet dit de la relation France-Afrique
Le choix de Nairobi n’est pas anodin. C’est la première fois qu’un sommet de ce type est coorganisé avec un pays anglophone, et l’Élysée y voit un symbole d’équilibre nouveau. Le Kenya accueille l’événement avec une image différente de celle des anciennes scènes franco-africaines. Ici, il ne s’agit pas seulement de diplomatie d’État à État. Il s’agit aussi de convaincre les entreprises, les financeurs et les innovateurs que l’Afrique peut être un terrain d’investissement rentable et structurant.
William Ruto défend depuis plusieurs mois cette même idée : l’Afrique doit mieux mobiliser ses propres capitaux et attirer davantage d’argent privé pour ses infrastructures, son industrie et ses systèmes de santé. Dans ses prises de parole officielles, il relie cette stratégie à l’industrialisation verte, à l’intégration continentale et à la mise en œuvre de la zone de libre-échange africaine. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de trouver de l’argent. Il est aussi de garder davantage de valeur sur le continent.
Investir, oui. Mais pour qui et à quelles conditions ?
Le raisonnement tient sur un point : les besoins sont immenses, alors que l’argent public se tend. Le FMI souligne dans sa dernière mise à jour régionale que l’aide a commencé à se contracter en 2025 en Afrique subsaharienne, dans un contexte de marge budgétaire très limitée. Le même type d’analyse revient chez de nombreux économistes : pour financer durablement les infrastructures, l’énergie ou le numérique, les États africains doivent combiner recettes publiques, capitaux locaux, financements multilatéraux et investissement privé.
Mais ce passage à l’investissement change aussi la nature du rapport de force. Un don finance une dépense. Un investissement cherche un rendement. Dans les faits, cela privilégie souvent les projets bancables : énergie, numérique, ports, transports, grands programmes urbains. En revanche, l’éducation de base, la santé primaire ou certaines politiques sociales attirent moins facilement des capitaux privés. C’est là que la différence est forte entre les grands projets visibles et les besoins du quotidien, surtout dans les pays les plus fragiles.
Autre conséquence : les États qui maîtrisent déjà mieux leurs cadres juridiques, fiscaux et financiers partent avec une longueur d’avance. Les plus petits pays, ou ceux qui sont plus endettés, risquent de devoir offrir davantage de garanties, donc davantage de concessions. Le discours sur la souveraineté peut alors se heurter à une réalité très concrète : quand les caisses sont vides, le pouvoir de négociation reste limité.
Les critiques : pas contre l’investissement, mais contre le modèle
La contestation ne porte pas sur l’idée d’investir. Elle porte sur la manière de le faire. Des organisations de la société civile, comme Greenpeace Africa, ont appelé les dirigeants réunis à Nairobi à aller au-delà du simple accès au marché. Leur demande est plus exigeante : davantage de financement juste, de restructuration de dette, de transfert de technologies, d’industrialisation verte et de valeur ajoutée locale. Le message est clair. Si les capitaux arrivent sans transformation productive, les bénéfices resteront ailleurs.
Cette critique rejoint celle d’autres acteurs de développement qui estiment que l’aide classique a trop souvent fonctionné en surplomb, avec des priorités décidées loin du terrain. Mais elle se méfie aussi d’une nouvelle dépendance, cette fois tournée vers les marchés et les grands groupes. En clair : remplacer la logique du don par celle de l’investissement ne règle rien si les règles du jeu restent défavorables aux États africains, aux petites entreprises et aux populations qui attendent des services publics solides.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains jours
Le vrai test du sommet ne sera pas dans les discours. Il sera dans les chiffres et dans la suite donnée aux annonces. Reuters a rapporté, dès le 11 mai, que le sommet avait permis de mobiliser 23 milliards d’euros d’investissements pour l’Afrique. Reste à savoir quelle part ira réellement à des projets nouveaux, à quels pays, avec quelles garanties, et sous quelle forme : fonds propres, prêts, garanties, ou partenariats public-privé.
Il faudra aussi regarder deux autres signaux. D’abord, la place donnée aux projets concrets sur l’énergie, l’IA, les infrastructures, l’agriculture durable et la santé. Ensuite, la capacité des États africains à peser collectivement dans la réforme du financement international, un thème présent dans les documents préparatoires du sommet. Car c’est là que se joue la suite : non seulement attirer de l’argent, mais choisir les conditions dans lesquelles il circule.



