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INTERNATIONAL

Brexit : les Français voient surtout un voisin britannique qui revient vers l’Europe sans vraiment effacer la rupture

Dix ans après le référendum, Londres multiplie les compromis avec Bruxelles sur la défense, la pêche et les jeunes. Mais les lignes rouges de Starmer et la poussée de Reform UK rendent le rapprochement fragile.

Vue en plongée partielle d’un bureau de rédaction parisien avec ordinateur affichant une interface européenne abstraite.

Une décennie après le vote, la question n’a pas disparu

Peut-on vraiment tourner la page du Brexit quand il continue de peser sur les prix, les échanges et la politique intérieure britannique ? Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, la réponse est non. Le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne le 31 janvier 2020, puis la période de transition s’est achevée le 31 décembre 2020. Depuis, les relations ont oscillé entre méfiance, bricolage et reprises partielles de dialogue.

Le cadre actuel reste celui de l’Accord de commerce et de coopération signé le 24 décembre 2020. Il organise les échanges, mais il ne recrée ni le marché unique, ni l’union douanière. C’est le point de départ de toutes les discussions depuis 2021. Et c’est aussi la raison pour laquelle chaque avancée reste limitée, négociée au cas par cas, et politiquement explosive à Londres comme à Bruxelles.

Le “reset” de Starmer : du gel idéologique au pragmatisme

Depuis son arrivée au 10 Downing Street en juillet 2024, Keir Starmer a changé de ton. Il parle de “reset”, c’est-à-dire d’une remise à plat pragmatique des relations avec l’Union européenne, sans revenir sur le vote de 2016. Cette ligne a permis de rouvrir des dossiers qui étaient restés bloqués sous les gouvernements conservateurs.

Le moment clé a été le premier sommet UE-Royaume-Uni depuis le Brexit, tenu à Londres le 19 mai 2025. Les deux camps y ont annoncé un partenariat de sécurité et de défense, ainsi qu’un accord politique sur la pêche. Le Royaume-Uni et l’Union ont aussi acté un retour du pays dans Erasmus+ à partir de 2027. Bruxelles et Londres ont également confirmé l’association du Royaume-Uni à Horizon Europe depuis le 1er janvier 2024, ce qui permet aux acteurs britanniques de participer au programme de recherche dans les mêmes conditions que les pays associés.

Ce virage n’est pas symbolique seulement. Il répond à des intérêts très concrets. Pour le gouvernement britannique, un dialogue plus fluide avec l’UE sert la croissance, les exportations, la coopération scientifique et la sécurité. Pour Bruxelles, il s’agit de stabiliser un voisin majeur, notamment face à la guerre en Ukraine, aux menaces hybrides et à l’incertitude américaine. Le partenariat de sécurité et de défense va dans ce sens. Il structure des échanges réguliers sur l’Ukraine, la cybersécurité, la mobilité militaire ou la lutte contre les ingérences.

Les gagnants, les perdants et les lignes rouges

Sur la pêche, le compromis donne d’abord de la visibilité aux professionnels. Le sommet du 19 mai 2025 a prolongé l’accès réciproque aux eaux jusqu’au 30 juin 2038. Pour les flottes européennes et britanniques, cela réduit l’incertitude annuelle. Pour les zones littorales, en revanche, le sujet reste hautement politique. La pêche pèse peu dans le PIB, mais elle concentre des emplois, des identités locales et des récits de souveraineté très puissants.

Le retour annoncé dans Erasmus+ bénéficie surtout aux étudiants, apprentis et jeunes adultes. Le texte signé à Bruxelles en 2026 doit permettre aux organisations britanniques de participer au programme à partir de 2027. C’est une bonne nouvelle pour les universités, les familles et les jeunes qui veulent étudier ou travailler en Europe. En revanche, Londres a obtenu une réduction de 30 % de sa contribution financière initiale, ce qui montre que chaque ouverture reste étroitement monnayée.

Le dossier le plus sensible reste celui de la mobilité des jeunes. Il s’agit d’un sujet à part : pas un retour à la libre circulation, mais un dispositif temporaire pour faciliter séjours, études, travail saisonnier ou volontariat. Le gouvernement britannique insiste sur la différence avec la libre circulation, pour ne pas rouvrir un vieux traumatisme politique. Côté européen, les institutions voient dans ce mécanisme un moyen concret de restaurer des liens sociaux et économiques.

En revanche, Starmer maintient deux lignes rouges : pas de retour dans le marché unique, pas de retour dans l’union douanière. Cela limite fortement la portée du rapprochement. Il ne s’agit pas d’un “Brexit en sens inverse”, mais d’un ajustement sectoriel. Les entreprises y gagnent surtout en stabilité réglementaire et en accès facilité à certains programmes. Les partisans d’un alignement plus fort, eux, doivent se contenter de progrès partiels.

Une politique intérieure britannique sous tension

Le problème de Starmer n’est pas seulement européen. Il est aussi domestique. Son ouverture à Bruxelles alimente les critiques de l’opposition conservatrice et du camp pro-Brexit, qui y voient une trahison du vote de 2016. Mais la pression vient aussi de son propre camp. Des figures travaillistes jugent désormais que le Brexit a affaibli le pays et que le Parti travailliste devrait aller plus loin. Wes Streeting, ministre de la Santé, a même qualifié le Brexit d’“erreur catastrophique”, poussant Starmer vers une ligne plus ouverte.

Dans le même temps, la montée de Reform UK change la donne. Le parti de Nigel Farage a enregistré une percée lors des élections locales de mai 2025 et s’est installé en tête de plusieurs sondages nationaux. Cela fragilise le calcul de Starmer : tout geste vers l’Europe peut lui coûter du soutien chez des électeurs sensibles au discours souverainiste. À l’inverse, ne rien faire l’expose aux critiques de ceux qui veulent des résultats économiques plus rapides.

Le débat est donc profondément asymétrique. Les grands exportateurs, les universités, les chercheurs et certains secteurs de la défense ont intérêt à un rapprochement plus fluide. Les pêcheurs, une partie des conservateurs et les électeurs les plus attachés au Brexit y voient, eux, un risque de glissement progressif vers une dépendance accrue à Bruxelles. C’est précisément ce tiraillement qui rend chaque compromis fragile.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, la mise en œuvre concrète des accords conclus en mai 2025, notamment sur la défense, la pêche et Erasmus+. Ensuite, la négociation d’un éventuel accord sur la mobilité des jeunes, qui reste politiquement sensible mais techniquement décisif pour la génération post-Brexit. Enfin, la revue quinquennale de l’Accord de commerce et de coopération, qui ouvre une fenêtre de discussion sans garantir une renégociation globale.

En clair, le Brexit n’est plus une rupture figée. C’est devenu un terrain de négociation permanent. Le Royaume-Uni cherche à récupérer des marges de coopération sans effacer sa sortie de l’Union. L’Union, elle, accepte le dialogue quand il sert ses intérêts stratégiques et quand Londres respecte les règles du jeu. Le prochain test dira si ce rapprochement reste un simple correctif ou s’il devient, enfin, une relation plus stable.

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