En Algérie, la coopération judiciaire France Algérie devient un test concret pour les détenus, les enquêtes et la confiance
À Alger, Gérald Darmanin a relancé les échanges judiciaires avec les autorités algériennes. Criminalité organisée, biens mal acquis et cas de Christophe Gleizes illustrent les attentes très concrètes autour de ce rapprochement.

Un dossier judiciaire peut-il vraiment remettre du calme entre Paris et Alger ?
La question n’est pas théorique. Elle touche des familles, des magistrats, des policiers, et aussi des citoyens bloqués par des procédures qui n’avancent pas. En Algérie, la France cherche à rouvrir un canal qui mêle coopération judiciaire, criminalité organisée et cas individuels très sensibles.
Lundi 18 mai, Gérald Darmanin s’est rendu à Alger pour ce travail de reprise. Le garde des Sceaux a été reçu par le président Abdelmadjid Tebboune, puis par son homologue Lotfi Boudjemaa. La Chancellerie parle d’« un nouveau chapitre » pour la coopération judiciaire. De son côté, Alger met en avant une dynamique de relance avec Paris.
Ce déplacement intervient après une longue séquence de crispations. Depuis 2024, les relations franco-algériennes ont été abîmées par des contentieux diplomatiques, consulaires et judiciaires. En parallèle, les deux capitales ont repris des échanges à bas bruit depuis le début de 2026, d’abord sur la sécurité et les réadmissions, puis sur la justice.
Ce qui a été mis sur la table à Alger
Les sujets évoqués sont très concrets. Gérald Darmanin a cité la criminalité organisée, le dossier de la « DZ mafia », les biens mal acquis et plusieurs dossiers individuels, dont celui du journaliste Christophe Gleizes. La partie algérienne, elle, insiste sur la coopération institutionnelle et sur la relance d’échanges jugés utiles par les deux États.
La « DZ mafia » renvoie à un groupe criminel originaire de Marseille, suivi de près par les services français depuis des mois. Le ministère français de la Justice a créé en janvier 2026 le parquet national anticriminalité organisée, justement pour traiter plus vite les réseaux lourds et plus mobiles. Cette évolution montre bien l’enjeu du dossier algérien : sans entraide judiciaire, les enquêtes transfrontalières s’enlisent.
Autre point sensible : Christophe Gleizes. Le journaliste français est détenu en Algérie depuis 2024, après une condamnation à sept ans de prison. Dans les derniers jours, la séquence s’est accélérée avec une première visite consulaire, signe d’un dégel prudent. Le cas est devenu un test politique autant qu’un dossier judiciaire.
Enfin, les « biens mal acquis » restent un vieux sujet de friction. Il s’agit d’avoirs soupçonnés d’avoir été constitués illégalement par des responsables publics, souvent à l’étranger. Dans la pratique, ces affaires demandent de l’entraide pénale, des échanges de pièces et parfois des procédures de saisie ou d’extradition. Sans confiance minimale entre administrations, tout ralentit.
Pourquoi cette reprise intéresse les deux camps
Pour Paris, l’intérêt est clair. La coopération judiciaire aide à mieux suivre les réseaux criminels, à faire circuler les informations et, dans certains cas, à faire exécuter des décisions de justice. Elle compte aussi pour les expulsions de personnes jugées dangereuses, dossier où Alger délivre davantage de laissez-passer consulaires qu’au plus fort de la crise, selon la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo.
Pour Alger aussi, cette reprise a un avantage. Elle permet de montrer qu’aucun dossier n’est figé et que la relation bilatérale ne se résume pas aux tensions sur les visas, les expulsions ou les contentieux politiques. En toile de fond, l’Algérie cherche à garder des canaux ouverts avec un partenaire économique et juridique important. La relation reste structurante, même quand elle se tend.
Mais cette logique de réchauffement ne profite pas à tout le monde de la même façon. Les grandes administrations, les ministères et les services d’enquête ont besoin d’un cadre stable. Les justiciables, eux, attendent surtout des résultats : une visite consulaire, un transfert de dossier, une commission rogatoire, une réponse sur un détenu, ou un feu vert pour une extradition. Ce sont ces micro-avancées qui donnent de la valeur politique à la coopération.
Le dossier touche aussi à la politique intérieure française. Fin avril, Emmanuel Macron avait raillé ceux qui veulent « se fâcher avec l’Algérie ». À l’inverse, la droite dure continue de réclamer une ligne plus ferme. Bruno Retailleau, par exemple, a fait de l’Algérie un terrain de confrontation politique, tandis que le Rassemblement national dénonce une diplomatie jugée trop conciliante. Cette fracture pèse sur chaque geste d’apaisement.
Une reprise fragile, sous surveillance
La prudence reste donc la règle. Les deux pays ont déjà connu des séquences de rapprochement, vite ralenties par un incident consulaire, une arrestation ou une prise de position politique. La crise récente a montré qu’un dossier judiciaire pouvait à nouveau bloquer l’ensemble du dialogue.
La séquence actuelle est différente, mais elle reste fragile. Elle repose sur des gestes réciproques : accueil ministériel, reprise des contacts, consulat, échanges techniques, et volonté affichée de traiter les dossiers sensibles sans les laisser déborder sur tout le reste. Si le mouvement tient, il pourra déboucher sur des avancées concrètes dans les affaires de criminalité organisée et sur certains cas individuels. Si un nouveau contentieux surgit, la coopération pourrait se refermer aussi vite qu’elle s’est rouverte.
Ce qu’il faut désormais surveiller, c’est la traduction pratique de cette visite. Les prochains jours diront si les échanges annoncés se transforment en actes : nouveaux contacts entre magistrats, avancée sur les dossiers de détenus, ou gestes administratifs sur les réadmissions et les extraditions. C’est là que se mesurera, très concrètement, le fameux « nouveau chapitre » évoqué à Alger.



