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INTERNATIONAL

Manganèse : le métal invisible dont dépendent les batteries européennes, et que la Chine transforme presque à elle seule

La chimie des batteries s'apprête à basculer vers le manganèse. Ce métal abondant est déjà au coeur d'un bras de fer entre Pékin, qui contrôle le raffinage, et une Europe en retard. La France, via Eramet au Gabon, dispose d'un atout rare qu'elle tarde à valoriser.

Combien de conducteurs qui envisagent l’achat d’une voiture électrique savent que la batterie qui l’équipera dépendra bientôt d’un métal dont ils n’ont probablement jamais entendu parler ? Le manganèse ne fait pas la une. Il n’a ni l’aura sulfureuse du cobalt congolais ni le prestige technologique du lithium. Il est même banal, présent en quantité confortable dans la croûte terrestre. C’est pourtant lui qui pourrait redessiner la géopolitique des batteries au cours des cinq prochaines années.

La raison tient en un acronyme : LMFP, pour lithium-manganèse-fer-phosphate. Cette chimie de cathode, longtemps restée au stade expérimental, offre un compromis que l’industrie automobile attendait. Par rapport aux batteries LFP (lithium-fer-phosphate) actuellement dominantes sur le segment économique, elle promet une meilleure autonomie. Par rapport aux NMC (nickel-manganèse-cobalt) qui équipent le haut de gamme, elle supprime le cobalt et le nickel, deux métaux coûteux et géopolitiquement fragiles. Le tout pour un coût de production contenu et une sécurité thermique jugée excellente.

Quand le géant chinois passe à la production de masse

En avril 2026, lors de son « Super Technology Day » à Pékin, CATL, premier fabricant mondial de batteries, a officiellement présenté sa nouvelle génération de cellules LMFP. L’entreprise vise une densité énergétique de 230 Wh/kg, soit un bond significatif par rapport aux LFP classiques (environ 160 Wh/kg), tout en restant en deçà des NMC haut de gamme. L’annonce n’est pas un exercice de communication. Quand un groupe qui livrait à lui seul 29 GWh de batteries rien qu’en avril 2026 sur le marché chinois, soit près de 47 % des parts nationales, annonce un passage en production de série, c’est un signal que les constructeurs automobiles du monde entier perçoivent.

Si la chimie LMFP s’impose comme standard intermédiaire, la demande mondiale en manganèse de qualité batterie changera d’échelle. L’Agence internationale de l’énergie estime que la demande globale en matières premières critiques pourrait être multipliée par six d’ici 2040. Un métal hier abondant et bon marché entrerait alors dans une logique de tension sur l’approvisionnement qu’il n’a jamais connue.

Le vrai verrou n’est pas la mine, c’est l’usine

La géographie de l’extraction offre pourtant un tableau rassurant. L’Afrique du Sud détient les plus grandes réserves mondiales de minerai à haute teneur, suivie du Gabon, de l’Australie et du Brésil. Contrairement au cobalt, concentré à 70 % en République démocratique du Congo, le manganèse est géologiquement bien réparti.

Le problème se situe en aval. Le raffinage du manganèse en sulfate de qualité batterie, l’étape qui lui donne sa valeur industrielle, reste très largement concentré en Chine. Comme le souligne une analyse de L’EnerGeek, c’est « exactement le schéma que le Critical Raw Materials Act européen a identifié et cherche à corriger ». On peut multiplier les sources d’extraction et signer des partenariats miniers sur trois continents ; si la transformation reste à Pékin, la souveraineté n’est qu’une façade.

Ce schéma n’est pas propre au manganèse. La Chine assure environ 90 % des capacités mondiales de séparation et de raffinage des terres rares, plus de 60 % de la transformation du lithium. Mais le cas du manganèse est presque pédagogique : un métal disponible en quantité, une chaîne de valeur verrouillée là où elle compte vraiment.

L’atout français : Eramet au Gabon

Sur ce terrain, la France dispose d’une position que peu de pays européens peuvent revendiquer. Eramet, via sa filiale Comilog, exploite depuis plus de trente ans le gisement de Moanda, au Gabon. Le groupe figure parmi les trois premiers producteurs mondiaux de manganèse. La mine de Moanda, avec l’ouverture du gisement d’Okouma en 2023, vise une capacité à terme de 10 millions de tonnes par an.

Le 11 mai 2026, à Nairobi, en marge du Sommet Africa Forward, un accord a été signé entre le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema et Christel Bories, PDG d’Eramet. Un calendrier de transformation locale du minerai a été fixé. La modernisation du réseau ferroviaire du Transgabonais, opéré par la filiale Setrag, a été actée. Surtout, Libreville a confirmé son intention de souscrire à l’augmentation de capital de 500 millions d’euros d’Eramet, avec l’objectif d’acquérir environ 5 % du groupe. L’État gabonais détenait déjà 29 % de Comilog, mais pas de participation directe dans la maison mère.

La ligne rouge posée par le président gabonais est explicite : « Si rien n’est transformé en 2029, le manganèse ne sortira pas. » Libreville a annoncé l’interdiction d’exporter du manganèse brut à compter du 1er janvier 2029. La pression est donc double : elle porte sur Eramet, qui doit bâtir des capacités de transformation sur place, et sur l’Europe, qui risque de voir un minerai stratégique quitter le marché brut si elle n’investit pas dans les maillons intermédiaires.

L’Europe avance, mais trop lentement

Parmi les 47 projets stratégiques retenus en mars 2025 par la Commission européenne dans le cadre du Critical Raw Materials Act, pour un total de 22,5 milliards d’euros d’investissements, plusieurs couvrent le raffinage et le recyclage de matières premières utilisées dans les batteries. Des projets de transformation de manganèse émergent en Europe centrale et dans les pays nordiques. Leur montée en puissance prendra cependant plusieurs années.

Le recyclage, souvent présenté comme la solution, ne répondra pas au défi immédiat. Les volumes de batteries réellement disponibles au recyclage ne deviendront significatifs que dans quinze à vingt ans, lorsque les premières générations de véhicules électriques vendus en masse arriveront en fin de vie. D’ici là, la production primaire reste incontournable.

Le plan national terres rares présenté le 5 mai 2026 par Roland Lescure et Sébastien Martin à Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, témoigne d’une prise de conscience accélérée côté français. Il porte sur 185 millions d’euros d’investissements, dont 106 millions de soutien public, pour reconstruire une filière de séparation de terres rares autour de l’usine Caremag de Carester. Le ministre de l’Économie a assumé le parallèle : « La guerre en Iran nous démontre tous les jours que dépendre exagérément d’un endroit du monde pour l’une de nos matières premières est un handicap. » Mais ce plan vise les terres rares, pas spécifiquement le manganèse. Le métal gabonais n’a pas encore de plan dédié.

L’échéance du G7 d’Évian

Du 15 au 17 juin, le sommet du G7 à Évian-les-Bains place les matières premières critiques au coeur de l’agenda diplomatique. La réunion ministérielle dédiée, tenue en mai, a déjà réuni les pays du G7, l’Australie, la Corée du Sud, la Commission européenne, l’AIE et l’OCDE. Le diagnostic partagé existe. La question est de savoir s’il produira autre chose que des communiqués : des engagements de financement, des calendriers de raffinage sur le sol européen, des partenariats de transformation avec les pays producteurs africains.

Le manganèse concentre, à lui seul, tous les paradoxes de la stratégie européenne sur les métaux critiques. Un minerai abondant dont la valeur industrielle est captée ailleurs. Un acteur français de premier rang mondial, Eramet, dont le positionnement reste sous-exploité dans la doctrine européenne. Un pays producteur, le Gabon, qui pose des conditions de transformation locale que personne ne peut ignorer. La prochaine étape se joue dans les mois qui viennent : l’augmentation de capital d’Eramet, approuvée par les actionnaires le 27 mai, doit se concrétiser au second semestre 2026. C’est là que se décidera, en partie, si la France choisit de jouer sa carte ou de la laisser filer.

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