Une place rapide, donc aussi perméable
À Hong Kong, créer une société peut aller très vite. Pour un entrepreneur pressé, c’est un avantage. Pour un intermédiaire qui veut brouiller la piste, c’est aussi une opportunité. C’est tout le paradoxe de la place: la même fluidité qui attire les affaires peut servir à masquer des flux sensibles.
La ville le revendique d’ailleurs comme un atout. Le guichet unique de la création d’entreprise et d’enregistrement commercial à Hong Kong permet une incorporation en ligne, avec un traitement normal en une heure. C’est rapide, simple et pensé pour la compétitivité. Mais cette efficacité réduit aussi les frictions qui freinent les structures écran, c’est-à-dire les sociétés qui existent sur le papier sans activité économique claire.
Un dossier ancien, toujours alimenté
Le contentieux ne date pas d’hier. Le 28 août 2019, le Trésor américain a visé Hamed Dehghan et Green Industries (Hong Kong) Ltd. Washington a présenté cette société comme une façade utilisée pour acheter du matériel sensible au profit d’entités liées au programme de missiles iranien et aux Gardiens de la révolution.
Depuis, les signaux se sont répétés. En juin 2023, OFAC a sanctionné un réseau d’approvisionnement lié au programme de missiles iranien et à Hong Kong. En juillet 2024, le Trésor a encore visé des facilitateurs basés en Iran, en Chine continentale et à Hong Kong. En novembre 2025, il a de nouveau parlé de réseaux transnationaux, avec des sociétés hongkongaises dans la chaîne. Le message américain est constant: Hong Kong reste un point d’appui utile à des circuits qui veulent acheter, vendre ou payer sans trop de visibilité.
Pourquoi Hong Kong revient dans les circuits iraniens
Ce n’est pas seulement une question de géographie. Hong Kong est une grande plateforme commerciale, financière et logistique. Son propre rapport officiel de risque rappelle que la ville est un centre international ouvert, avec un large usage de services professionnels, une circulation libre du capital et une grande facilité de création de sociétés. Le même document admet que ces forces peuvent devenir des vulnérabilités si des acteurs de prolifération en abusent.
Le rapport officiel hongkongais va plus loin: il dit que l’abus de la procédure de création d’entreprise par des sociétés écrans constitue une menace réelle, et que l’usage d’intermédiaires peut servir à brouiller le lien entre une transaction et une personne ou une entité sanctionnée. Il précise aussi que, selon ses enquêtes, aucune activité de prolifération n’a été substantiée sur le territoire, et que le risque global de financement de la prolifération est évalué à un niveau moyen-faible.
Le volume compte aussi. Entre 2017 et 2021, le rapport de Hong Kong indique qu’environ 129 400 sociétés ont été créées chaque année. Dans un tel flux, la vitesse est une force pour l’économie. Elle devient aussi un angle mort si la vérification du bénéficiaire effectif, c’est-à-dire la personne qui contrôle réellement la société, ne suit pas le rythme.
Le vrai coût tombe sur les intermédiaires
Quand un réseau cherche à contourner des sanctions, il utilise rarement une seule société. Il empile des relais. Il disperse les paiements. Il change de nom. Il s’appuie sur des courtiers, des prestataires de services aux sociétés et des banques. C’est là que la surveillance devient décisive. Le cadre de la HKMA impose aux institutions financières de maintenir des politiques et contrôles efficaces pour respecter les sanctions financières et le financement de la prolifération.
Cette logique a un coût concret. Les grandes banques absorbent la charge avec des équipes de conformité étoffées. Les petites structures, elles, paient en temps, en vérifications et parfois en perte d’affaires. Les exportateurs légitimes subissent aussi plus de contrôles. Le commerce reste possible, mais il devient plus lent. Et dans un centre comme Hong Kong, ce ralentissement est toujours un arbitrage délicat entre attractivité et vigilance.
Le tissu des intermédiaires reste d’ailleurs très dense. En 2025, le Companies Registry a accordé 760 nouvelles licences de prestataires de services aux sociétés. Cela montre un secteur vivant, utile au commerce, mais aussi plus difficile à surveiller lorsqu’il sert de porte d’entrée à des structures relais.
Deux lectures qui cohabitent
Les États-Unis défendent une lecture offensive. Pour eux, des réseaux iraniens utilisent des sociétés écrans basées à Hong Kong pour accéder au système financier international, financer des programmes de missiles et de drones, ou faire transiter des paiements liés au pétrole. Dans cette logique, chaque désignation OFAC vise à casser un maillon du circuit.
Hong Kong répond avec un autre récit. La ville dit disposer d’un cadre juridique solide, d’un dispositif de sanctions financières et de contrôles anti-blanchiment renforcés. Le rapport officiel hongkongais sur le risque de blanchiment, de terrorisme et de prolifération insiste sur les contrôles de screening, sur les enquêtes menées et sur l’absence de preuves substantielles d’activités de prolifération. Le FATF a aussi salué en 2019 la base juridique et l’efficacité du système hongkongais.
Qui bénéficie de quelle position ? Washington gagne un levier de pression et un signal politique. Hong Kong protège sa réputation de centre financier international. Les réseaux iraniens, eux, profitent de chaque faille, de chaque société-écran et de chaque délai de contrôle évité. Au fond, le débat porte moins sur la lettre des sanctions que sur la capacité à suivre l’argent et à identifier, derrière une boîte aux lettres, qui décide vraiment.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépendra de deux choses. D’abord, de la prochaine vague de sanctions américaines. Si OFAC continue de nommer des entités liées à Hong Kong, c’est que les réseaux jugent encore la place rentable. Ensuite, de la fermeté locale. Le HKMA et le Companies Registry maintiennent des règles de filtrage et de contrôle. Leurs prochaines décisions diront si Hong Kong ferme vraiment les portes les plus fragiles, ou si les intermédiaires savent déjà s’adapter.













