Mandat d’arrêt européen : la famille de la victime veut un procès en France face au refus portugais
Après le refus de la justice portugaise de remettre Cédric Prizzon à la France, la famille d’une victime demande une solution européenne. L’enjeu se déplace vers Eurojust et la question du lieu de jugement.

Une famille attend un procès. Et se heurte à un mur judiciaire européen.
Quand une affaire criminelle traverse deux pays, qui juge ? Et surtout, où les proches des victimes peuvent-ils espérer obtenir une réponse rapide, claire, et compréhensible ? Dans le dossier Cédric Prizzon, cette question dépasse le droit. Elle touche aussi au temps de la justice, à la place des victimes et à la coopération entre États.
Depuis mars 2026, l’enquête a pris une dimension franco-portugaise. Un Français est soupçonné d’avoir tué sa compagne et son ex-compagne au Portugal, après des disparitions signalées en France. Il a été arrêté au Portugal, puis placé en détention provisoire. Mais la cour d’appel de Coimbra a refusé de le remettre à la France, en considérant notamment que les faits présumés avaient été commis « entièrement ou en partie » sur le territoire portugais.
Le refus portugais change tout pour la suite du dossier
Vendredi 8 mai, sur franceinfo, l’avocat de la famille d’Audrey Cavalié a demandé à Gérald Darmanin de saisir Eurojust, l’agence européenne de coopération judiciaire. Son objectif est clair : obtenir un jugement en France. Eurojust, de son côté, est précisément conçue pour aider les autorités nationales dans les affaires transfrontalières et coordonner les réponses judiciaires entre États membres.
Cette demande repose sur un raisonnement simple. Si une partie des faits a eu lieu en France, la justice française peut être compétente. Le code pénal prévoit en effet qu’une infraction est réputée commise sur le territoire de la République dès lors qu’un de ses faits constitutifs y a eu lieu. Le mandat d’arrêt européen, lui, sert à faire remettre rapidement une personne recherchée par un autre État membre.
Mais le droit européen ne fonctionne pas comme un automatisme. Le mandat d’arrêt européen est un outil de remise, pas un ordre de transfert sans discussion. L’État qui exécute le mandat peut refuser dans certains cas prévus par les textes. Ici, la juridiction portugaise a estimé avoir sa propre compétence partielle, ce qui bloque le basculement du dossier vers la France.
Pour les proches, le vrai enjeu n’est pas seulement le pays du procès
Sur le papier, la bataille peut sembler technique. Dans la réalité, elle est très concrète. La famille d’une victime doit organiser des obsèques, affronter le choc des corps retrouvés, puis attendre de savoir où se tiendra le procès. Quand le dossier se déplace d’un système judiciaire à l’autre, les délais s’allongent. Les démarches aussi. Et l’éloignement géographique pèse lourd sur des proches déjà meurtris.
Le choix du pays de jugement ne produit pas les mêmes effets pour tout le monde. Pour les familles françaises, un procès en France facilite l’accès au dossier, aux avocats, aux expertises et aux audiences. Pour le Portugal, juger localement revient à affirmer qu’une partie des faits s’est déroulée chez lui et que sa justice ne se dessaisit pas si facilement. Pour l’État français, obtenir la procédure aurait aussi une portée symbolique : celle d’assumer sur son sol un dossier lié à des victimes et à un suspect français.
Le cas illustre aussi une limite très connue de la coopération pénale européenne : l’efficacité dépend de la lecture qu’en fait chaque juridiction. Le mandat d’arrêt européen a été conçu pour accélérer les remises entre États membres. Mais dès qu’un dossier mêle plusieurs lieux, plusieurs victimes et plusieurs actes, la question de la compétence judiciaire redevient centrale. C’est là que naissent les blocages.
Les victimes au centre, mais chaque camp défend sa logique
L’avocat de la famille insiste sur l’intérêt des victimes. Son argument est direct : un procès en France serait, selon lui, plus cohérent juridiquement et plus supportable humainement. Il rappelle aussi que les deux victimes sont françaises et que le suspect l’est également. Cette ligne de défense bénéficie d’abord aux proches, qui veulent un cadre plus lisible et plus proche.
En face, la justice portugaise défend sa propre compétence. Ce n’est pas seulement une querelle de territoires. C’est aussi une manière d’affirmer que les faits présumés, parce qu’ils se sont déroulés en tout ou partie au Portugal, relèvent d’abord de ses juridictions. Pour l’institution portugaise, céder trop vite reviendrait à affaiblir le principe même de la souveraineté judiciaire.
Le ministère français de la Justice n’a, à ce stade, qu’une marge de manœuvre indirecte. S’il intervient, ce serait pour appuyer une coordination avec les autorités européennes et portugaises, pas pour imposer seul une solution. Eurojust peut aider à faire circuler l’information, à organiser la coopération et à rapprocher les positions nationales. Mais elle ne tranche pas à la place des juges.
Ce dossier rappelle enfin une réalité dure : dans les affaires de violences intrafamiliales, le temps judiciaire ne suit pas toujours le temps des familles. Les proches demandent souvent une réponse rapide, une qualification nette et un procès lisible. Les États, eux, doivent d’abord régler la compétence, la procédure, la preuve et la coopération internationale. Entre les deux, il y a parfois des mois, parfois davantage.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépendra de deux mouvements. D’un côté, une éventuelle intervention française auprès d’Eurojust. De l’autre, la poursuite de la procédure portugaise, où le suspect reste détenu. Le point clé sera de savoir si les deux pays s’accordent sur une stratégie commune, ou si chacun maintient sa lecture du dossier. Dans un cas, la France pourrait reprendre la main sur le jugement. Dans l’autre, le Portugal gardera la procédure.



