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ANALYSES & OPINIONS

Comment une manifestation ultradroite tente de se donner un visage lisse malgré ses symboles néonazis et son interdiction à Paris

Interdite cette année, la marche du Comité du 9 mai reste au cœur d’un bras de fer avec la justice. L’enquête montre comment ce collectif d’ultradroite mêle hommage militant, codes néonazis et stratégie de discrétion.

Façade d’un tribunal parisien après l’interdiction d’une marche d’ultradroite, avec des journalistes anonymes et une ambiance sobre.

Un défilé interdit, mais pas disparu

Chaque 9 mai, Paris voit revenir la même question : comment encadrer une marche qui rend hommage à des militants d’ultradroite morts, tout en évitant qu’un hommage ne serve de vitrine à des groupes néonazis ? Cette année encore, la réponse passe par le droit, la police et le juge. Le tribunal administratif de Paris a confirmé, le 8 mai 2026, l’interdiction de la manifestation annuelle du Comité du 9 mai, puis le Conseil d’État l’a validée à son tour le 9 mai.

Le cadre juridique est simple sur le papier. En France, une manifestation sur la voie publique peut être interdite si l’autorité de police estime qu’elle menace l’ordre public, selon l’article L.211-4 du code de la sécurité intérieure. Et se masquer le visage pour éviter d’être identifié pendant une manifestation est puni, sauf motif légitime, par l’article R.645-14 du code pénal.

Le Comité du 9 mai existe depuis plus de trente ans. Il organise une marche en hommage à Sébastien Deyzieu, mort le 9 mai 1994 lors d’un rassemblement interdit à Paris. En 2026, le collectif a aussi mis en avant Quentin Deranque, militant d’extrême droite mort en février à Lyon, ce qui a encore resserré les rangs d’une partie de cette galaxie politique.

Ce que montre l’enquête sur le collectif

En ligne, le collectif cherche à donner une image policée. Il parle de mémoire, de discipline, de tenue « casual », de visage découvert et de silence pendant la marche. Mais dans le même temps, son site et ses réseaux servent aussi de caisse de résonance à des symboles et à des codes très identifiables. On y trouve des croix celtiques, des drapeaux ornés d’algiz, et des slogans comme « Europe, jeunesse, révolution ! ».

La croix celtique n’est pas un simple motif décoratif. Dans le débat public français, elle est régulièrement associée aux milieux suprémacistes blancs et à l’ultradroite radicale. Son usage a aussi été évoqué dans le décret de dissolution de GUD Paris en 2024, où l’État a décrit un groupement qui exaltait des références nationalistes-révolutionnaires et entretenait un climat de violence.

Le site du Comité du 9 mai propose également des cache-cou pour dissimuler le visage. Ce détail compte. Il place le collectif dans une zone grise : afficher publiquement une consigne de visage découvert, tout en vendant un accessoire qui facilite l’inverse. Or, en manifestation, l’anonymat volontaire peut être sanctionné, et le cadre légal ne dépend pas du discours affiché sur les réseaux mais des faits observables le jour du rassemblement.

Les images repérées sur les réseaux sociaux montrent aussi des participants tenant des drapeaux, arborant des symboles germaniques et scandant des slogans déjà vus dans d’autres cortèges d’ultradroite. Le point central, ici, n’est pas seulement esthétique. C’est un marqueur d’appartenance. Ces signes permettent de relier entre eux des réseaux dispersés, de Paris à l’étranger, et de transformer une marche locale en rendez-vous transnational pour une minorité militante très politisée.

Pourquoi cette marche compte au-delà du cercle militant

Pour les organisateurs, la marche sert à entretenir une mémoire politique et à fédérer des militants. Pour les autorités, elle pose surtout un problème de sécurité et d’ordre public. Pour les habitants des quartiers traversés, elle signifie à chaque fois des restrictions, des policiers, des contre-manifestations, et parfois des tensions très concrètes dans l’espace public. La question n’est donc pas abstraite : qui peut occuper la rue, et à quelles conditions ?

Le précédent de 2025 éclaire la logique actuelle. Le tribunal administratif de Paris avait déjà été saisi sur cette marche, et la préfecture de police avait pris un arrêté d’interdiction. En 2026, l’exécutif a repris la même stratégie, en s’appuyant sur le risque de troubles et sur les antécédents du cortège. Autrement dit, l’État ne vise pas seulement un événement ponctuel. Il cible une répétition documentée de signes, de slogans et de comportements jugés incompatibles avec l’ordre public.

Ce choix a toutefois une contrepartie. Interdire une marche ne fait pas disparaître le réseau qui l’organise. Cela pousse souvent les militants à se déplacer, à changer de forme, à recourir à des canaux plus fermés comme Telegram, ou à durcir leur rhétorique victimaire. Dans les milieux radicaux, l’interdiction devient parfois un argument de mobilisation. Elle nourrit l’idée d’une répression qui, selon eux, prouverait leur importance. Cette lecture leur profite politiquement, même si elle ne change rien au fond du dossier judiciaire.

Une scène radicale fragmentée, mais pas isolée

Le dossier ne se résume pas à un seul collectif. Il s’inscrit dans une scène d’ultradroite mouvante, fragmentée, mais capable de se recomposer. Le décret de dissolution de GUD Paris, en 2024, montre que l’État suit ces regroupements de près. Le texte évoquait un groupe hiérarchisé, des membres issus de Zouaves Paris, ainsi que des slogans et symboles communs. Ce contexte compte, car il montre des passerelles entre groupes, plutôt qu’un simple club de nostalgiques sans structure.

En face, les opposants à ces marches demandent une ligne plus ferme. Ils estiment que l’interdiction répétée reste insuffisante tant que les réseaux, les boutiques en ligne et les relais militants continuent d’exister. Leur argument est clair : fermer un défilé un samedi ne suffit pas à neutraliser une organisation qui communique toute l’année. Cette critique pèse surtout au moment où les autorités cherchent un équilibre entre liberté de manifester et prévention des violences.

Le débat est donc double. D’un côté, le ministère de l’intérieur et la préfecture de police veulent prévenir des troubles et éviter une démonstration de force de groupes néofascistes. De l’autre, les collectifs visés cherchent à exploiter la moindre interdiction pour se présenter comme persécutés. Entre les deux, le juge administratif arbitre au cas par cas, en fonction d’éléments concrets : slogans, symboles, antécédents, risques de heurts.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La séquence ne s’arrête pas avec la décision du juge. Il faut maintenant surveiller trois choses : la tenue éventuelle d’un hommage sous une autre forme, le comportement des groupes radicaux sur les réseaux, et la manière dont les autorités utiliseront les sanctions liées au visage masqué ou aux troubles à l’ordre public. Dans ce type de dossier, la rue, le web et le tribunal avancent toujours ensemble.

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