Terres rares, lithium, tungstène : pourquoi la France veut rompre sa dépendance à la Chine sur les métaux critiques
Réunis à l'Assemblée, industriels et pouvoirs publics tirent la sonnette d'alarme : la Chine verrouille la chaîne des métaux critiques. Prix planchers, stocks stratégiques, diplomatie minière… la France cherche les outils d'une économie de pénurie.

La voiture électrique dans votre garage, le smartphone dans votre poche, l’éolienne qui alimente votre commune : tous dépendent d’une poignée de métaux dont un seul pays contrôle aujourd’hui l’essentiel de la production. Et ce pays, c’est la Chine.
Le 7 juillet, un colloque organisé au Palais Bourbon a réuni ministre, industriels, chercheurs et investisseurs autour d’une même inquiétude : la souveraineté de la France sur les minerais et métaux critiques. Ces matières premières indispensables à l’industrie, à l’énergie et à la défense sont devenues, en quelques années, un levier de puissance géopolitique.
Un métal, une arme diplomatique
Le constat de départ est brutal. Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, résume la bascule : la question des matières premières critiques est devenue « un outil d’influence diplomatique ». En clair, la Chine peut, du jour au lendemain, suspendre ses livraisons de terres rares via ses licences d’exportation, et paralyser des chaînes de production entières.
Les chiffres donnent le vertige. Sur de nombreux métaux, la Chine représente aujourd’hui 85 à 86 % de l’offre mondiale, principalement grâce au raffinage — l’étape qui transforme le minerai brut en matière utilisable. Un quasi-monopole bâti méthodiquement, plan quinquennal après plan quinquennal.
C’est dans ce contexte que le Sommet du G7 d’Évian, le 17 juin, prend un relief particulier. Les sept puissances les plus industrialisées se sont accordées pour ne plus dépendre à plus de 60 % d’un seul acteur, avec 195 projets identifiés pour 64 milliards d’euros d’investissements annoncés dans les chaînes de valeur des minerais critiques.
La réponse française sur trois fronts
Le ministre articule la stratégie autour de trois leviers. D’abord le Critical Raw Materials Act européen, qui a dressé une liste de métaux stratégiques et fixé un objectif de 10 % d’extraction sur le sol européen. Ensuite la diplomatie des minerais, portée par une délégation interministérielle qui contractualise des relations renforcées avec les pays producteurs. Enfin, la reconstruction d’outils de raffinage : montée en puissance de Solvay à La Rochelle, projet Caremag à Lacq, MagREEsource à Grenoble.
Sébastien Martin a même confirmé avoir autorisé des carottages en Bretagne — les forages exploratoires pour rechercher des gisements — assumant un choix politique de prospection nationale malgré les réticences locales.
« La question des matières premières critiques est devenue un outil d’influence diplomatique. Pouvoir compter sur des entreprises françaises, dans lesquelles l’État est d’ailleurs actionnaire, pour accompagner la diversification de nos ressources en métaux critiques, c’est un atout de plus dans la manche de la France et de l’Europe », a-t-il déclaré.
Ce que les Français attendent de l’État
Le sujet a quitté le cercle des experts. Une étude Norstat réalisée pour L’Hémicycle auprès d’un millier de Français le confirme : les deux tiers jugent le pays trop dépendant de l’étranger pour ses matières premières stratégiques, et identifient la Chine comme le principal rapport de force.
Les attentes sont nettes. 73 % souhaitent soutenir l’activité minière et relancer le raffinage français ; 67 % attendent un soutien financier public ; 60 % réclament une protection juridique renforcée des entreprises stratégiques. Seuls 6 % défendent encore le laisser-faire de marché.
« Le sujet des matières premières stratégiques sort du cercle des experts et s’installe comme un enjeu d’opinion. Les Français ne demandent pas seulement un État régulateur, mais un État capable d’agir, de financer et de protéger lorsque des actifs jugés stratégiques sont en jeu », observe Raphaël Clave, directeur général de Norstat.
« La Chine ne fait pas que devancer, elle contrôle »
Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet — l’une des rares entreprises minières et métallurgiques européennes intégrées — recadre le rapport de force. La Chine raffine en moyenne 70 % des métaux mondiaux, extrait 50 à 60 % des ressources, et raffine 80 à 90 % des métaux les plus critiques. Le tout à coups de 300 milliards de dollars investis dans des mines hors de son territoire, dont 33 milliards pour la seule année 2025. De quoi relativiser les 64 milliards du G7.
Elle pointe surtout un blocage européen. Le financement d’un projet minier y est conditionné à la signature d’un contrat d’achat avec un industriel de l’aval. Or une mine met dix à quinze ans à produire, et un constructeur automobile ne raisonne pas à cet horizon. La Chine, elle, saisit les gisements dès leur identification.
« Les matières premières ne sont plus un sujet de compétitivité, mais de souveraineté et de contrôle. Nous n’offrons pas quelque chose de plus compétitif : nous offrons quelque chose de plus sécurisé, qui n’est pas sous l’emprise d’une autre puissance. Il faut changer de logiciel, et l’aval doit prendre ses responsabilités : la mine, c’est le temps long, et le temps long relève des stratégies étatiques », plaide-t-elle.
Rouvrir une mine française de lithium
Imerys, leader mondial des spécialités minérales, s’apprête pour la première fois à produire un métal. Son Group Corporate Affairs Vice-President Vincent Dufief a détaillé le projet EMILI : un gisement de lithium situé dans l’Allier, sous une carrière de kaolin, l’un des cinq plus gros gisements de lithium en roche dure d’Europe. Objectif : 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, l’équivalent des besoins de 700 000 véhicules électriques.
Le projet a bénéficié du crédit d’impôt industrie verte, de subventions européennes et d’une prise de participation de 50 millions d’euros de la Banque des Territoires. Vincent Dufief plaide pour l’inscription, dans un futur Industrial Accelerator Act européen, de seuils contraignants de lithium extrait, raffiné et recyclé en Europe, l’ambition du CRMA ne se traduisant aujourd’hui par aucune obligation concrète.
La contrepartie : une mine « propre » n’existe pas
Ce discours industriel se heurte à une opposition tenace sur le terrain. Le projet EMILI, situé à Échassières, cristallise depuis 2023 la mobilisation d’associations locales et de France Nature Environnement. Pour la fédération, augmenter l’extraction de lithium plutôt que repenser nos besoins est incompatible avec la transition écologique.
Les inquiétudes portent sur l’eau — la mine prélèverait des centaines de milliers de m³ par an dans la rivière voisine, la Sioule — et sur un passif toxique : les sols du secteur sont déjà pollués à l’arsenic et au plomb par l’activité minière passée. À gauche, La France insoumise dénonce un projet « délégué à une entreprise privée qui veut faire du profit » et un manque de leviers démocratiques pour garantir la maîtrise des impacts. Imerys reconnaît d’ailleurs elle-même que « la mine verte n’existe pas », promettant seulement de « minimiser les impacts ».
Le tungstène, symptôme de l’urgence
Raphaël Rëy, président de l’A3M qui fédère la filière, a salué le G7 comme une prise de conscience, tout en listant les outils à consolider : garanties publiques d’achat, prix planchers, stocks stratégiques. L’urgence, il l’illustre par le tungstène : 78 % de ce métal vient de Chine, qui a décidé de ne plus livrer au titre de la dualité des usages civils et militaires. Or les pièces usinées pour les véhicules et l’énergie sont fabriquées avec des outils en carbure de tungstène.
Arnaud de Morgny, chercheur à l’École de guerre économique, propose enfin un cadre : nous serions sortis d’une économie d’abondance pour entrer dans une économie de pénurie, où la Chine pratique une « allocation stratégique de l’offre » et décide, pour des raisons extra-économiques, à qui elle vend.
« Il faut changer de paradigme : ne plus réfléchir en traités de libre-échange, mais en clauses de garantie de fourniture. C’est l’État, dans le cadre de sa diplomatie générale, qui négocie avec d’autres États. C’est le retour du bilatéral. Si on ne revient pas aux négociations diplomatiques bilatérales, on regardera passer les trains, et ce seront nos trains de minerais qui iront ailleurs », avertit-il.
Ce qu’il faut surveiller
Les outils communs promis à Évian restent à définir : c’est leur traduction concrète — prix planchers, quotas, contrats d’achat garantis — qui dira si le G7 fut un tournant ou une déclaration de plus. Côté français, l’échéance immédiate se joue dans l’Allier, où l’enquête publique et les autorisations administratives d’EMILI conditionnent le calendrier d’une mine attendue à l’horizon 2028. Deux tests grandeur nature pour une souveraineté qui, pour l’instant, tient surtout du chantier.



