En Afrique, l’image de la France se joue entre mémoire coloniale et services concrets attendus par la jeunesse
Chez de nombreux jeunes Africains, la France reste un partenaire familier mais contesté. Entre héritage colonial, coopération économique et projets utiles, son image dépend désormais de résultats visibles.

Pourquoi la France reste-t-elle un sujet si sensible, et si familier, pour une partie de la jeunesse africaine ?
Pour beaucoup de jeunes Africains, la France n’est ni un bloc abstrait ni un souvenir figé. Elle est à la fois un pays de référence, un partenaire économique, une langue, une histoire familiale, et parfois un passé qui continue de peser. C’est cette tension qui ressort quand on écoute des jeunes au Kenya, en Ouganda ou en Côte d’Ivoire.
Le déplacement d’Emmanuel Macron au Kenya, dans le cadre du sommet Africa Forward, s’inscrit précisément dans cette tentative de rupture. Le message est clair : la relation entre la France et l’Afrique ne doit plus se lire comme une relation de tutelle. Elle doit se construire sur des partenariats, des investissements et des intérêts croisés. Le sommet a été présenté comme une étape de ce basculement, avec un objectif affiché de coopération économique et politique plus horizontale.Sommet Africa Forward à Nairobi
Une image contrastée, entre proximité culturelle et héritage colonial
La perception de la France dépend beaucoup du pays, de la génération et du rapport concret qu’on entretient avec elle. Une étude Ipsos réalisée avant le sommet montre une image globalement positive dans neuf pays africains, mais avec de forts écarts entre pays francophones et non francophones. Dans les pays francophones, la mémoire coloniale, la place de la langue française et les débats sur la souveraineté restent très présents. Dans les pays anglophones, la France est plus souvent vue à travers ses investissements, sa diplomatie ou son influence culturelle.Étude Ipsos sur l’image de la France en Afrique
C’est ce double regard qu’illustre le témoignage de Paola, née au Cameroun et installée en Côte d’Ivoire. Elle parle d’une proximité réelle, presque familiale, mais aussi d’une complexité persistante. Les noms de rues, les habitudes de langage, les traces administratives et symboliques de l’époque coloniale restent visibles au quotidien. À Abidjan, certaines avenues ont changé d’appellation officielle, sans que les usages disparaissent totalement. Le passé n’a pas disparu parce qu’on a modifié une plaque.
Cette ambivalence n’est pas marginale. Elle traduit une relation asymétrique qui a longtemps bénéficié à l’État français, aux grandes entreprises, aux réseaux diplomatiques et à certains secteurs économiques locaux. En face, une partie des populations africaines voit surtout un héritage d’influence et de dépendance. Quand la France parle de partenariat, beaucoup veulent d’abord voir des effets concrets : emplois, services publics, financement d’infrastructures, respect politique.
Ce que les jeunes regardent vraiment : l’utilité concrète
Chez les jeunes urbains, la question n’est pas seulement idéologique. Elle est aussi pratique. La France est jugée sur ce qu’elle apporte, ou non, dans la vie réelle. Andrew, consultant ougandais, cite par exemple les projets d’eau potable financés par l’Agence française de développement. Pour lui, cela donne une image favorable du gouvernement français, parce que l’aide prend une forme visible et utile.
Ce point est décisif. Les grands projets d’infrastructures bénéficient souvent aux États, aux opérateurs et aux entreprises capables de se positionner sur des marchés complexes. Les populations, elles, évaluent autre chose : la fiabilité du service, le coût de l’eau, l’accès réel aux quartiers périphériques, la capacité de l’État à tenir ses promesses. En Ouganda, l’AFD dit concentrer une large part de son action sur l’eau et l’assainissement, notamment dans le Grand Kampala, avec des extensions de réseau, des bornes-fontaines et des stations de traitement.Présence de l’AFD en Ouganda
Dans ce type de dossier, le bénéfice est double pour la France. D’un côté, ses agences et ses entreprises trouvent des relais de présence. De l’autre, elle améliore son image auprès de publics qui ne demandent pas des discours, mais des résultats. À l’inverse, si les projets sont perçus comme trop lents, trop chers ou trop liés à des intérêts extérieurs, l’effet réputationnel peut se retourner.
La jeunesse africaine ne rejette pas tout. Elle trie, compare et juge
Les jeunes Kényans ou Ougandais interrogés ne parlent pas tous de la France avec distance. Linda, artiste kényane de 27 ans, dit au contraire voir un effort réel de changement. Ce type de réaction est important, car il montre qu’il n’existe pas une “opinion africaine” unique. Il y a des attentes différentes selon les milieux sociaux, les langues, les trajectoires d’études et les expériences de coopération.
Au Kenya, la France cherche justement à élargir son influence au-delà de son ancien espace francophone. Le choix de Nairobi n’est pas anodin. Il montre que Paris veut parler à des pays où elle n’est pas associée directement à l’histoire coloniale, donc où sa parole peut être reçue autrement. C’est un pari diplomatique. Mais c’est aussi un test. Si la France veut sortir du schéma du “pré carré”, elle doit convaincre dans des pays où elle ne dispose pas des vieux réflexes de présence.
Le sommet Africa Forward a aussi donné lieu à une annonce massive : 23 milliards d’euros d’investissements mobilisés pour l’Afrique, selon Emmanuel Macron, dont 14 milliards venus d’acteurs français et 9 milliards d’entités africaines. Ces montants ont une portée politique évidente. Ils servent à montrer que la relation ne se limite plus à l’aide publique ou à l’héritage postcolonial. Mais ils posent une autre question : qui contrôle ces flux, et à quelles conditions servent-ils les économies locales ?Annonce des investissements à Nairobi
Ce qui peut encore bloquer la bascule
La difficulté, pour la France, est simple à formuler : elle veut être vue comme un partenaire parmi d’autres, alors qu’elle reste souvent perçue comme un ancien centre de pouvoir. Cette contradiction explique une partie des réactions contrastées chez les jeunes Africains. Beaucoup acceptent l’idée d’une coopération renouvelée. Peu acceptent l’idée d’un discours sans changement visible.
Le poids de l’histoire coloniale ne disparaît pas avec une tournée présidentielle ni avec un forum économique. Il s’atténue quand les partenaires locaux gagnent en autonomie de décision, quand les projets servent le quotidien, et quand la relation cesse d’être lue comme un tête-à-tête inégal. C’est exactement là que se joue la crédibilité française : dans la capacité à laisser plus de place aux priorités africaines, et à montrer que la souveraineté n’est pas seulement un mot de discours.
Dans les prochains jours, le plus important sera de suivre la traduction concrète des annonces de Nairobi. Quels contrats seront réellement signés ? Quels projets verront le jour ? Et surtout, quels secteurs en Afrique en tireront un bénéfice rapide, visible et mesurable ? C’est là que se jouera, bien plus que dans les formules diplomatiques, l’image de la France auprès de cette jeunesse qui regarde à la fois derrière elle et devant elle.



