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INTERNATIONAL

France et Algérie : la coopération judiciaire reprend, mais les dossiers sensibles restent au cœur de la relation

Après deux ans d’interruption, Paris et Alger relancent leur coopération judiciaire. La reprise vise les dossiers pénaux, le narcotrafic et plusieurs affaires sensibles.

Deux responsables anonymes discutent dans une salle institutionnelle avec micros et petits drapeaux français et algérien.

Quand deux pays se parlent mal, ce sont souvent les dossiers les plus concrets qui s’enrayent : les enquêtes, les extraditions, les commissions rogatoires, et parfois même des affaires individuelles très sensibles. Entre la France et l’Algérie, la reprise de la coopération judiciaire annoncée à Alger lundi 18 mai s’inscrit précisément dans ce retour à pas comptés vers un dialogue utile.

Un canal judiciaire qui avait cessé de tourner

Le geste est politique, mais il est aussi très pratique. Selon l’entourage du garde des Sceaux français, Gérald Darmanin et son homologue algérien, Lotfi Boudjemaa, ont acté une « reprise concrète » de leur coopération judiciaire opérationnelle, après « deux années d’interruption totale ». Une délégation de hauts magistrats doit se déplacer à Paris début juin. La séquence a été préparée par plusieurs échanges de travail à Alger, avec une réunion bilatérale puis un dîner en présence de magistrats des deux pays.

Cette reprise ne sort pas de nulle part. La diplomatie française décrit une relation bilatérale dense, marquée par des consultations régulières, des déplacements ministériels et des liens humains très forts, avec plus de 600 000 Algériens titulaires d’un permis de séjour en France et une présence française en Algérie qui reste importante. Ces données rappellent une évidence : quand Paris et Alger se crispent, les effets dépassent vite la seule sphère diplomatique.

Dans ce contexte, la justice n’est jamais un sujet technique à l’écart du reste. Elle touche à la fois aux demandes d’entraide pénale, aux poursuites liées à la criminalité organisée, aux biens mal acquis, et aux dossiers individuels qui cristallisent les tensions. C’est aussi pour cela que les visites se succèdent à Alger depuis quelques mois : le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez en février, puis une représentante du ministère des Armées début mai, avant Gérald Darmanin lundi.

Ce que couvre la coopération relancée

Dans le langage administratif, la « coopération judiciaire opérationnelle » désigne les échanges très concrets entre magistrats, procureurs et services d’enquête. Elle sert à faire circuler des demandes d’entraide, à partager des éléments de procédure, à coordonner des dossiers transnationaux et, parfois, à faciliter des déplacements d’enquêteurs ou de magistrats. Ici, les deux ministres ont surtout parlé de coopération pénale, de lutte contre la criminalité organisée, de narcotrafic, de biens mal acquis et de coopération civile.

Le moment est important, parce que la France a renforcé sa propre architecture de lutte contre les réseaux criminels. Le parquet national anticriminalité organisée, installé en janvier 2026, doit justement coordonner à l’échelle nationale les dossiers du haut du spectre criminel et servir d’interlocuteur aux partenaires européens et internationaux. Autrement dit, Paris a désormais un point d’entrée mieux identifié pour ce type d’échanges avec Alger.

Pour les autorités françaises, l’intérêt est clair : obtenir plus vite des réponses judiciaires sur des réseaux qui traversent les frontières, notamment dans les affaires de trafics et de flux financiers suspects. Pour Alger, l’enjeu est tout aussi évident : montrer qu’elle reste un partenaire incontournable sur les sujets de souveraineté, de sécurité et de justice, tout en gardant la main sur les dossiers sensibles. Les deux capitales y gagnent si les échanges reprennent vraiment. Mais chacune veut en contrôler le rythme.

Les dossiers sensibles ne disparaissent pas avec la diplomatie

La visite de Gérald Darmanin ne porte pas seulement sur la mécanique judiciaire. L’entourage du ministre indique aussi que les deux hommes ont évoqué des dossiers individuels, dont celui du journaliste français Christophe Gleizes. Il a été condamné en juin 2025 en Algérie à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisible à l’intérêt national », à la suite d’interviews réalisées pour un reportage sur la JS Kabylie.

Ce point compte, car il illustre le lien permanent entre diplomatie et contentieux humains. D’un côté, l’Algérie considère ce dossier comme judiciaire. De l’autre, en France, la détention d’un journaliste alimente les demandes de geste politique. La récente visite du consul général de France à la prison de Koléa montre d’ailleurs que le dossier reste suivi au plus haut niveau consulaire.

Les « biens mal acquis » font partie du même paysage. Cette expression renvoie aux biens supposément accumulés grâce à des fonds publics détournés, et aux procédures qui cherchent à en retrouver la trace. Là encore, les intérêts ne sont pas symétriques. Pour la France, ces dossiers relèvent de la lutte contre la corruption et de la crédibilité judiciaire. Pour Alger, ils touchent aussi à des équilibres politiques internes et à la manière dont l’État entend reprendre la main sur son patrimoine financier.

Un réchauffement réel, mais encore fragile

La séquence actuelle traduit un réchauffement net, mais pas un retour à la normale. Le Monde relève que Darmanin est le troisième responsable français à se rendre à Alger en trois mois, après Laurent Nuñez et Alice Rufo. Cela dit quelque chose de la méthode choisie par Paris : multiplier les signaux graduels, sans afficher d’emblée un grand accord politique global.

Ce choix a ses bénéficiaires. Les magistrats et les enquêteurs y gagnent un canal de travail. Les familles concernées par des détentions, des demandes de visite ou des commissions rogatoires y gagnent parfois un peu de mouvement. Les gouvernements, eux, peuvent afficher une reprise sans promettre davantage qu’ils ne peuvent tenir. Mais cette stratégie a aussi ses limites : si les dossiers symboliques n’avancent pas, la coopération judiciaire peut vite redevenir un simple affichage.

Il faut aussi regarder le rapport de forces. L’Algérie est un partenaire stratégique pour la France, notamment par l’ampleur de ses liens humains, migratoires et sécuritaires avec l’Hexagone. La diplomatie française rappelle d’ailleurs qu’Alger reste engagée sur plusieurs fronts régionaux et qu’elle entretient des relations suivies avec ses partenaires européens. De son côté, Paris cherche à éviter que les tensions bilatérales ne bloquent des dossiers de sécurité intérieure, de lutte antidrogue ou de coopération consulaire.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La prochaine étape sera la visite annoncée d’une délégation de hauts magistrats algériens à Paris, début juin. C’est là que l’on verra si la reprise annoncée à Alger débouche sur des procédures concrètes, des calendriers partagés et des points de contact réguliers entre les deux appareils judiciaires. Si ce rendez-vous se limite à une photo de plus, la parenthèse restera fragile. S’il produit des mécanismes de travail durables, ce sera un vrai changement de braquet.

Au fond, la question est simple : Paris et Alger veulent-ils seulement baisser la tension, ou bien reconstruire un outil de coopération qui survive aux crises politiques ? La réponse se jouera moins dans les déclarations que dans la capacité des magistrats à travailler ensemble, dossier après dossier, au-delà des sujets qui fâchent.

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