Aller au contenu
ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 21 mai 1927 : Lindbergh se pose au Bourget, la France oscille entre liesse populaire et deuil de ses héros

Il y a 99 ans, un Américain de 25 ans posait son monoplan au Bourget après 33 heures de vol solitaire au-dessus de l'Atlantique. L'exploit de Lindbergh a bouleversé l'histoire de l'aviation. Mais la France, ce soir-là, pleurait encore Nungesser et Coli.

22 h 22, un samedi soir de mai. Un vrombissement dans le ciel du Bourget, puis le silence, puis la clameur. Environ 150 000 personnes massées sur le tarmac se ruent vers un petit monoplan argenté dont le pilote, hagard, peine à ouvrir la porte. Certains arrachent des morceaux de toile de l’appareil en guise de souvenirs. Il faudra une demi-heure aux autorités pour exfiltrer l’homme qui vient de traverser l’Atlantique.

Charles Lindbergh a 25 ans. Ancien cascadeur aérien reconverti en pilote postal, il vient de parcourir 5 800 kilomètres entre New York et Paris sans escale, sans copilote, sans radio, à bord d’un monoplan Ryan baptisé le Spirit of St. Louis, conçu en à peine deux mois à San Diego. Le vol a duré 33 heures et 30 minutes, à une vitesse de croisière d’environ 180 km/h. Brouillard, givre, hallucinations dues au manque de sommeil : l’Américain a frôlé les vagues à plusieurs reprises en s’assoupissant aux commandes. L’enjeu est aussi financier — 25 000 dollars promis par Raymond Orteig, un hôtelier franco-américain, au premier aviateur capable de relier les deux villes sans escale.

« A-t-on retrouvé Nungesser et Coli ? »

C’est la première question que pose Lindbergh en descendant de son avion. Treize jours plus tôt, le 8 mai 1927, deux aviateurs français — Charles Nungesser, as de la Grande Guerre, et François Coli, navigateur aguerri venu de la marine marchande — avaient tenté la traversée dans l’autre sens, de Paris vers New York, à bord d’un biplan Levasseur baptisé l’Oiseau blanc. Vus pour la dernière fois au-dessus d’Étretat, ils ne sont jamais arrivés.

À Paris, un journal du soir, La Presse, s’était risqué à annoncer leur arrivée à New York sur la foi d’une fausse dépêche. Les Parisiens, d’abord ivres de joie, avaient saccagé les locaux du journal en apprenant le démenti. La France était encore sous le choc quand Lindbergh a surgi dans son ciel.

Cette question du jeune Américain — spontanée, presque naïve — a fait basculer l’accueil. Les Français auraient pu voir en lui le rival qui avait réussi là où les leurs avaient échoué. L’élégance du geste a produit l’effet inverse. Lindbergh demandera même au président de la République, Gaston Doumergue, l’autorisation de rencontrer la mère de Nungesser pour lui présenter ses condoléances. Les foules européennes tombent sous le charme.

Un exploit, mais pas tout à fait le premier

Contrairement à une idée tenace, Lindbergh n’est pas le premier homme à avoir traversé l’Atlantique en avion. Dès 1919, les Britanniques Alcock et Brown avaient relié Terre-Neuve à l’Irlande — un trajet plus court, à deux, avec escale. La même année, un dirigeable de la Royal Air Force avait accompli un aller-retour complet. Ce qui rend l’exploit de Lindbergh inédit, c’est la combinaison : seul, sans escale, de continent à continent, de grande ville à grande ville.

Le Spirit of St. Louis avait été financé par un groupe d’hommes d’affaires de Saint-Louis, Missouri, qui avaient parié sur ce pilote inconnu plutôt que sur les favoris de la course. L’avion, dépouillé de tout superflu pour maximiser la charge en carburant, ne disposait même pas de pare-brise frontal — Lindbergh devait se pencher sur le côté ou utiliser un périscope rudimentaire pour voir devant lui.

La naissance d’une célébrité mondiale

Ce qui se passe après l’atterrissage est peut-être aussi révolutionnaire que le vol lui-même. En quelques heures, Lindbergh devient la première star planétaire de l’ère médiatique moderne. La radio, les actualités filmées, la presse à grand tirage démultiplient l’exploit. De retour aux États-Unis, il reçoit la Medal of Honor, fait la couverture du Time Magazine et entreprend une tournée triomphale dans les 48 États de l’Union.

La suite sera plus sombre. En 1932, le kidnapping et le meurtre de son premier enfant — « le crime du siècle », titre la presse — plongent le couple dans un cauchemar médiatique qui les poussera à quitter l’Amérique pour l’Angleterre. Là, l’aviateur se rapproche de cercles pro-allemands et ne cache pas son admiration pour le régime hitlérien, allant jusqu’à accepter une décoration des mains de Göring en 1938. Devenu la figure de proue du mouvement isolationniste « America First », il ne retrouvera jamais tout à fait la sympathie unanime de mai 1927.

Un détail qui dit tout

Le soir du 21 mai 1927, les routes menant au Bourget étaient tellement engorgées que des milliers de Parisiens ont abandonné leur voiture pour rejoindre l’aérodrome à pied. Deux compagnies de soldats censées contenir la foule ont été submergées en quelques secondes. Les phares de la piste se sont allumés, éteints, puis rallumés — un premier avion avait été confondu avec le Spirit, fausse alerte qui avait glacé l’assistance.

Puis le bon vrombissement. Puis le bon avion. Et Paris, qui portait encore le deuil de Nungesser et Coli, s’est mis à hurler de joie pour un Américain de 25 ans qu’il ne connaissait pas trois jours plus tôt. Deux semaines après Lindbergh, un autre pilote américain, Clarence Chamberlin, accomplissait la deuxième traversée sans escale — de New York à Berlin cette fois. L’ère de l’aviation transatlantique venait de commencer pour de bon.

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.