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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 20 mai 1498 : comment l’arrivée de Vasco de Gama en Inde a redistribué les cartes du pouvoir mondial pour les siècles à venir

Il y a 528 ans, le 19 mai 1498, un navigateur portugais accostait à Calicut. Derrière l'exploit maritime, une bascule géopolitique majeure : l'Europe prenait le contrôle des routes commerciales mondiales, ouvrant l'ère coloniale et marginalisant Venise.

Quatre navires, 160 hommes et une obsession : acheter du poivre moins cher. Le 20 mai 1498, quand Vasco de Gama jette l’ancre au large de Calicut, sur la côte de Malabar, dans le sud-ouest de l’Inde, personne à bord ne mesure encore la portée de l’événement. Ce petit royaume de pêcheurs et de navigateurs, coincé à l’extrême ouest de l’Europe, vient de faire basculer l’ordre du monde.

« Des chrétiens et des épices »

Pour saisir ce qui se joue ce jour-là, il faut remonter plusieurs décennies en arrière. Depuis le XIIIe siècle, le commerce des épices transite par un réseau de routes terrestres et maritimes verrouillé par les marchands arabes d’un côté, les intermédiaires vénitiens de l’autre. La Sérénissime, puissance navale inégalée en Méditerranée, redistribue poivre, cannelle, clou de girofle et noix de muscade vers toute l’Europe. Les prix qu’elle impose sont colossaux. Un kilo de poivre peut valoir l’équivalent d’un mois de salaire d’un ouvrier.

Le Portugal, petit royaume atlantique à peine sorti de la Reconquista, décide de briser ce monopole. Dès 1415 et la prise de Ceuta, au nord du Maroc, ses navigateurs longent méthodiquement les côtes africaines sous l’impulsion du prince Henri le Navigateur. L’objectif est double : accéder directement à l’or africain en court-circuitant les caravanes transsahariennes, et trouver une voie maritime vers les Indes orientales, ce centre économique de l’ancien monde que l’Europe convoite sans y accéder librement. La progression est lente, semée de naufrages et de légendes terrifiantes. Il faut attendre 1488 pour que Bartolomeu Dias franchisse le cap de Bonne-Espérance, la pointe sud de l’Afrique. L’étape décisive reste à accomplir : traverser l’océan Indien.

Mandaté par le roi Manuel Ier, dit le Fortuné, Vasco de Gama quitte Lisbonne le 8 juillet 1497. Il a une trentaine d’années et 309 jours de mer devant lui. Après avoir contourné le cap de Bonne-Espérance en novembre, il remonte la côte est-africaine, où les relations avec les populations locales oscillent entre curiosité et hostilité. À Mombasa, un guet-apens le contraint à fuir. À Malindi, en revanche, le sultan local lui fournit un pilote expert des vents de mousson. Après vingt-trois jours de traversée de l’océan Indien, les Portugais aperçoivent enfin la côte indienne. L’émissaire envoyé à terre est abordé par un marchand juif tunisien qui parle un mélange d’espagnol et d’italien. Le navigateur lui déclare tout de go être venu chercher « des chrétiens et des épices ».

Un Zamorin pas convaincu

L’accueil est loin du triomphe espéré. Le Zamorin, le souverain de Calicut, reçoit les Européens avec une curiosité mêlée de méfiance. Les cadeaux que Gama présente, du tissu grossier, du fer, des babioles, sont jugés dérisoires par un monarque habitué aux richesses des marchands arabes installés dans la cité depuis des siècles. Ces derniers perçoivent immédiatement la menace. Les deux mois et demi passés sur place se déroulent dans un climat de tensions croissantes, les Portugais peinant à obtenir la moindre autorisation de commercer.

Quand Gama lève l’ancre le 29 août 1498, le bilan commercial est maigre. Mais l’information qu’il rapporte à Lisbonne vaut plus que toutes les cargaisons d’épices : la route maritime vers l’Inde est praticable. En septembre 1499, seuls deux navires et moins d’un tiers de l’équipage regagnent le Portugal. L’accueil est pourtant triomphal.

800 % de profit pour la Couronne

Manuel Ier ne perd pas de temps. Dès 1500, il envoie Pedro Álvares Cabral avec treize navires. Celui-ci découvre le Brésil en chemin, puis poursuit vers Calicut. L’expédition rapporte un profit estimé à 800 % pour la Couronne portugaise. En 1502, Gama repart lui-même avec vingt navires et le titre d’Amiral des Indes. Cette fois, la diplomatie cède la place à la force. Il bombarde Calicut en représailles des massacres subis par l’équipage de Cabral, impose des traités, fonde des comptoirs à Cochin et Cannanore.

En quelques années, le Portugal tisse un réseau de forteresses le long des côtes africaines et asiatiques. Mozambique, Sofala, Hormuz, Goa, Malacca : autant de points d’appui qui permettent de surveiller les détroits et les passages obligés du commerce des épices. Le petit royaume ibérique devient la première puissance maritime mondiale. Lisbonne, avec ses 100 000 habitants, supplante Venise comme grand marché européen des épices au début du XVIe siècle. Les cargaisons arrivent par dizaines de milliers de quintaux.

Les perdants de la bascule

Pour les marchands arabes et indiens, qui dominent le commerce de l’océan Indien depuis des siècles, l’intrusion portugaise est un choc brutal. Certaines estimations suggèrent que le volume du commerce transitant par la mer Rouge chute de près de moitié dans les décennies qui suivent l’arrivée de Gama. Pour Venise, c’est le début d’un déclin relatif. La cité s’adapte, développe ses marchés de substitution et sa production industrielle de luxe, mais le centre de gravité économique de l’Europe glisse inexorablement de la Méditerranée vers l’Atlantique.

Pour les populations locales de la côte est-africaine et de l’Inde, les conséquences sont plus directes encore. Les Portugais imposent un système de comptoirs militarisés, exigent des droits de passage maritimes et recourent volontiers à la violence. La prise de Goa en 1510 par Afonso de Albuquerque marque un tournant. La ville devient la capitale de l’empire portugais en Orient, un carrefour où coexistent administration coloniale, missionnaires jésuites et communautés locales contraintes de composer. Destruction de temples hindous, évangélisation forcée, impôts exorbitants : le modèle colonial européen prend forme.

Tous les royaumes indiens ne subissent pas passivement cette intrusion. Certains, comme Cochin, instrumentalisent l’alliance portugaise pour s’émanciper de la tutelle de Calicut. D’autres résistent militairement pendant des décennies. L’océan Indien du XVIe siècle reste un espace disputé, où Portugais, Ottomans, sultanats locaux et marchands de toute l’Asie se livrent une concurrence féroce sur les routes commerciales.

Un modèle repris pendant cinq siècles

L’héritage de 1498 dépasse largement le règne portugais. En ouvrant la route maritime vers l’Asie, Gama inaugure un modèle, celui du comptoir fortifié adossé à une puissance navale, que d’autres ne tarderont pas à reproduire. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), fondée en 1602, chasse les Portugais des Moluques en instaurant un monopole impitoyable sur la muscade et le girofle. L’East India Company britannique, créée en 1600, finit par bâtir un empire continental en Inde. La Compagnie française des Indes, voulue par Colbert en 1664, tente de rivaliser avec des comptoirs à Madras, Bombay et Calcutta.

Ce glissement, amorcé le 20 mai 1498 au large d’une plage du Kerala, structure la géopolitique des cinq siècles suivants. Il nourrit encore aujourd’hui les débats sur l’héritage colonial, la restitution des biens culturels et les rapports de force entre l’Europe et ce que l’on appelle désormais le « Sud global ». Le Portugal, lui, voit son empire d’Orient décliner dès la fin du XVIe siècle, supplanté par des rivaux mieux dotés en capitaux et en hommes. Goa ne redevient indienne qu’en 1961, dernier vestige d’une aventure commencée avec quatre navires fragiles et une ambition démesurée.

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