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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 19 mai 2021 : quand la réouverture des terrasses en 2021 est devenue un acte politique aux conséquences durables

Le 19 mai 2021, la France rouvrait ses terrasses après sept mois de fermeture. Ce qui ressemblait à un simple café en plein air était en réalité un coup politique calculé, dont les répercutions ont façonné la présidentielle 2022.

Des verres pleins, le tintillement des cuillères dans leurs tasses, les terrasses inondées par les rires. Le 19 mai 2021, des millions de Français renouaient avec un geste banal : s’asseoir dehors, commander un expresso, regarder passer les badauds. Après sept mois de fermeture imposée par la crise sanitaire, ce moment de légèreté avait un goût de libération. Mais derrière les chaises en terrasse et les sourires, ce 19 mai était bien plus qu’une date de réouverture. C’était un événement politique majeur, soigneusement orchestré, dont les répercussions se sont fait sentir jusqu’à la présidentielle d’avril 2022.

Un acte de gouvernement, pas un simple calendrier sanitaire

La date du 19 mai n’avait rien d’une coïncidence. Elle constituait la deuxième étape d’un plan de déconfinement en quatre phases, personnellement annoncé par Emmanuel Macron le 29 avril dans la presse régionale, un canal choisi pour s’adresser directement aux Français, sans filtre parlementaire. Le président prenait ainsi la main sur le calendrier du retour à la vie normale, transformant chaque étape en rendez-vous politique.

Le dispositif était millimétrée : fin des restrictions de déplacement le 3 mai, réouverture des terrasses, commerces et lieux culturels le 19 mai, ouverture des salles intérieures le 9 juin, levée du couvre-feu le 30 juin. Jean Castex, le Premier ministre, détaillait les modalités le 10 mai, jauge à 50 %, six personnes maximum par table, couvre-feu repoussé de 19 heures à 21 heures. Mais c’est bien Macron qui incarnait la décision. En choisissant de piloter chaque annonce, il s’appropriait politiquement le retour à la normale.

Un café devant les caméras : la politique du symbole

Le matin du 19 mai, à 8 h 30, Emmanuel Macron et Jean Castex s’installaient dans un café de la rue Miromesnil, à quelques pas de l’Élysée. Devant les caméras de BFM TV, invitées à immortaliser la scène, le président commandait deux expressos et lançait : « On va en reprendre deux ! » Ce café, disait-il, c’était « un petit moment de liberté retrouvée, fruit de nos efforts collectifs ».

La mise en scène était concertée. Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, posait au même moment sur une chaise en osier, journal sportif à la main, vantant « l’art de vivre à la française ». Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État au Tourisme, tweetait « le bonheur d’un café en terrasse ». Le parti La République en Marche diffusait une consigne à ses membres : publier des photos en terrasse avec le mot-dièse « se retrouver ». En quelques heures, le déconfinement devenait un événement de communication politique coordonné.

Cette théâtralisation a suscité des réactions vives. L’opposition y a vu une instrumentalisation. Sur les réseaux sociaux, un détail a cristallisé l’agacement : Macron avait retiré son masque avant que le serveur ne se soit éloigné, contrevenant aux gestes barrières qu’il imposait lui-même au pays. Un faux pas symbolique, révélateur du fossé entre le discours présidentiel et le vécu de ceux qui, derrière le comptoir, avaient traversé sept mois de fermeture sans certitude sur l’avenir.

L’effet terrasses : quand la popularité infusait en même temps que le café

L’opération a pourtant fonctionné, du moins dans les sondages. Le baromètre Ifop de mai 2021 est sans ambiguïté : la cote de satisfaction de Macron est passée de 38 % à 42 % entre la première semaine du sondage et la seconde, celle qui intégrait la réouverture. À onze mois de la fin du quinquennat, il surpassait nettement Nicolas Sarkozy (29 %) et François Hollande (15 %) au même stade de leur mandat.

La hausse était spectaculaire chez les jeunes : +8 points chez les moins de 25 ans, où le président redevenait majoritaire à 51 %. Le politologue Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop, décryptait le mécanisme : les Français associaient la réouverture au retour de la vie normale, et même sans crédit direct, Macron en bénéficiait par effet d’entraînement. En termes électoraux, ce regain de popularité confortait sa position de favori pour 2022, dans une période où aucun adversaire n’avait encore véritablement émergé.

Le tableau avait toutefois ses zones d’ombre. Le président perdait du terrain chez les plus de 50 ans et chez les sympathisants LR, échaudés par les retards initiaux de la campagne vaccinale. Le sondeur notait un rééquilibrage vers le centre gauche, au détriment de la droite modérée, un mouvement qui allait peser dans les alliances et les positionnements des mois suivants.

Derrière l’euphorie, la réalité économique des restaurateurs

Pour les professionnels du secteur, le 19 mai n’avait pas le même goût. Après la plus longue fermeture de l’histoire récente depuis le 30 octobre 2020, la reprise en terrasse seule ne suffisait pas à redresser des comptes dévastés. Selon le Conseil national des greffiers des tribunaux de commerce, plus de 2 000 établissements de restauration avaient été placés en liquidation judiciaire entre avril 2020 et avril 2021.

La jauge à 50 % posait un problème concret de survie économique. Certains gérants estimaient qu’ouvrir avec deux ou trois tables ne couvrait pas les frais de personnel. Le ministre Bruno Le Maire confirmait le maintien du fonds de solidarité en mai, puis au prorata des pertes ensuite, reconnaissant implicitement que la réouverture ne signifiait pas la reprise. Les terrasses éphémères ces extensions sur trottoirs et places de stationnement, autorisées gratuitement par les municipalités depuis 2020 représentaient pour beaucoup la seule chance de rentabilité. À Paris, la Mairie renonçait aux redevances jusqu’à fin septembre 2021.

Le décalage entre la célébration politique du « retour à la vie » et la fragilité réelle du secteur alimentait un ressentiment sourd, que le débat sur le pass sanitaire allait bientôt amplifier.

Le 19 mai, acte I du pass sanitaire

Ce jour de réouverture portait en germe la controverse majeure de l’été 2021. Le 29 avril, Emmanuel Macron avait promis que « le pass sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français ». Le Conseil constitutionnel avait validé le principe pour les grands rassemblements de plus de 1 000 personnes dès le 31 mai. Mais le 12 juillet, lors d’une allocution solennelle, le président annonçait son extension aux restaurants, cafés, cinémas et transports longue distance
soit précisément les lieux qui venaient de rouvrir.

Le retournement a provoqué une onde de choc. Des restaurateurs, à peine remis de sept mois de fermeture, se retrouvaient chargés de contrôler l’identité sanitaire de leurs clients un rôle que beaucoup refusaient. Les syndicats du secteur dénonçaient une inégalité de traitement : pourquoi contrôler une terrasse de café et pas une plage bondée ? À l’Assemblée nationale, plusieurs amendements ont tenté d’exclure les terrasses du dispositif. La commission mixte paritaire les a écartés.

Les manifestations anti-pass sanitaire, chaque samedi de l’été 2021, ont rassemblé jusqu’à 200 000 personnes dans toute la France. Elles ont constitué le mouvement de contestation le plus important depuis les Gilets jaunes de 2018-2019, et ont durablement fracturé le rapport d’une partie de l’électorat avec l’exécutif une fracture encore perceptible lors du premier tour de la présidentielle 2022.

Ce qu’il faut retenir de ce 19 mai

Quatre ans après, la réouverture des terrasses du 19 mai 2021 reste un cas d’école en communication politique. Emmanuel Macron a transformé une mesure sanitaire en moment de récit national, capté un rebond de popularité décisif à un an de l’élection, puis déclenché par l’extension du pass sanitaire aux mêmes lieux qu’il célébrait une crise de confiance dont les effets ont reconfiguré le paysage politique français. Les terrasses éphémères, elles, sont devenues pérennes dans de nombreuses villes, modifiant durablement l’espace public. Reste une question, toujours ouverte : dans les prochaines crises, l’exécutif saura-t-il résister à la tentation de transformer chaque étape de sortie en opération de communication, au risque d’aggraver la défiance qu’il prétend combattre ?

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