À Issy-les-Moulineaux, la mort d’André Santini ouvre une succession politique après 46 ans de pouvoir local
La disparition d’André Santini, maire d’Issy-les-Moulineaux depuis 1980, met fin à une longévité municipale hors norme. La ville doit désormais organiser la succession d’un élu qui a marqué son économie, son urbanisme et sa vie politique.

Une ville, un nom, une époque
Quand un maire reste quarante-six ans en poste, ce n’est plus seulement une personne qui disparaît. C’est tout un mode de gouvernance locale qui s’arrête net. À Issy-les-Moulineaux, la mort d’André Santini, lundi 1er juin, à 85 ans, ouvre une page inédite après un demi-siècle de pouvoir municipal quasi continu. La mairie a confirmé son décès le jour même et rappelé qu’il avait dirigé la commune depuis 1980.
Cette longévité a façonné la ville. Issy-les-Moulineaux s’est transformée en commune dense, très tertiaire, et très attirante pour les sièges d’entreprises. La ville elle-même met en avant l’arrivée de grands groupes comme Microsoft, Coca-Cola, Orange, Capgemini ou France 24, dans un mouvement amorcé à la fin des années 1980.
Mais cette trajectoire ne raconte pas seulement une réussite d’aménagement. Elle dit aussi le poids politique d’un élu qui a incarné, pendant des décennies, l’identité d’une ville de banlieue devenue vitrine économique et technologique. Et elle rappelle qu’un pouvoir local très stabilisé peut produire à la fois de la continuité, de l’efficacité et des angles morts.
Ce que Santini laisse derrière lui
André Santini venait tout juste d’être réélu pour un huitième mandat, lors du second tour des municipales du 22 mars 2026. Sa liste a obtenu 47,93 % des voix et 37 sièges sur 49 au conseil municipal, selon les résultats publiés par la ville. Le nouveau conseil a ensuite installé le maire le 28 mars.
Cette réélection avait déjà une portée symbolique forte. Elle montrait qu’à 85 ans, malgré un état de santé affaibli et une campagne menée dans un contexte médical difficile, Santini conservait un socle électoral solide. Le vote a validé une forme de continuité. Il a aussi repoussé, une fois encore, la question de la succession.
Son parcours national a compté autant que son ancrage local. Il a été secrétaire d’État puis ministre délégué entre 1986 et 1988, avant de redevenir secrétaire d’État de 2007 à 2009. Sur le plan local, il présidait aussi le Syndicat des eaux d’Île-de-France depuis 1983, un poste stratégique dans une région où l’eau, l’urbanisation et les investissements de réseau pèsent lourd.
Une méthode politique très reconnaissable
Le cas Santini dit beaucoup du fonctionnement des grandes villes de petite couronne. Ici, le mandat local ne se résume pas à l’état des trottoirs ou aux écoles. Il touche aussi à l’attractivité économique, à la fiscalité locale, au foncier, aux transports et aux implantations d’entreprises. Quand une commune attire des sièges internationaux, elle gagne des emplois, des recettes et une image. Mais elle prend aussi le risque d’un modèle plus dépendant des grandes entreprises que des commerces de proximité.
À Issy, cette stratégie a servi ceux qui voulaient une ville bien connectée, bien équipée et très visible dans le Grand Paris. Elle a aussi favorisé les habitants et les salariés qui bénéficient d’une offre de services plus dense, d’outils numériques locaux et d’une administration municipale très organisée. En revanche, dans une ville où les prix immobiliers et la pression foncière restent élevés, les ménages plus modestes et les nouveaux arrivants ressentent souvent davantage les effets de cette attractivité que ses bénéfices directs.
La mairie revendique d’ailleurs un modèle de « ville du quart d’heure », avec logements intermédiaires, services en ligne et innovation municipale. C’est un atout pour les actifs et les familles déjà intégrées au tissu local. C’est plus contraignant pour ceux qui cherchent d’abord un logement abordable ou un accès simple aux services publics sans maîtriser les outils numériques.
Hommages, mais aussi zone d’ombre
À l’annonce de sa mort, l’UDI a salué l’un de ses fondateurs et une « figure centriste incontournable ». Valérie Pécresse a, de son côté, dit sa « grande tristesse » et rappelé la transformation de la ville sous son action. Ces hommages montrent le crédit politique dont bénéficiait Santini dans une partie du centre et de la droite francilienne.
Mais son héritage ne se limite pas aux inaugurations et aux gratitudes partisanes. Depuis 2022, l’élu était visé par une enquête portant sur des accusations d’agression sexuelle, de harcèlement sexuel, de harcèlement moral et d’entrave à un dispositif de signalement. En octobre 2024, cette enquête a été confiée à un juge d’instruction après une plainte avec constitution de partie civile. Une association anticorruption, Anticor, a aussi déposé une plainte séparée pour prise illégale d’intérêts et détournement de biens.
Dans ce dossier, les bénéficiaires des positions en présence ne sont pas les mêmes. Les soutiens de Santini mettaient en avant la stabilité, la maîtrise des grands dossiers et la continuité politique. Les plaignants, eux, demandaient que les pratiques de pouvoir local soient examinées au même titre que les résultats municipaux. Cette tension traverse beaucoup de communes françaises : un maire peut être jugé performant par une partie des habitants tout en restant exposé à des accusations graves qui fragilisent sa légitimité.
Autrement dit, l’histoire de Santini ne se lit pas seulement comme celle d’un bâtisseur. Elle dit aussi la difficulté de séparer la figure du fondateur de ville, l’élu de terrain et l’homme rattrapé par des procédures. Dans une démocratie locale, ces dimensions coexistent. Elles ne s’annulent pas.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
L’enjeu immédiat est institutionnel. Il faut recompléter le conseil municipal, puis élire un nouveau maire à Issy-les-Moulineaux. Dans l’immédiat, la majorité municipale garde la main, mais la séquence qui s’ouvre dira si la ville choisit une succession rapide, une continuité stricte ou un ajustement plus large de son équipe.
Le second enjeu est politique. À Issy, la disparition d’André Santini ne met pas fin à son héritage. Elle oblige au contraire ses héritiers à prouver qu’un système construit autour d’un homme peut survivre sans lui. C’est là que se jouera la suite : dans la capacité de la majorité à conserver la stabilité, sans laisser s’installer l’idée qu’une ville peut dépendre indéfiniment d’un seul nom.



