Choose France 2026 : les milliards annoncés à Versailles devront maintenant se traduire en usines, emplois et chantiers concrets
Avec 93 milliards d’euros annoncés et 71 projets, Choose France 2026 affiche un record. Reste à savoir si ces promesses se transformeront vraiment en investissements durables.

À Versailles, une vitrine utile… mais pas une fin en soi
Quand un sommet annonce 93 milliards d’euros d’investissements étrangers, la question est simple : combien de projets vont vraiment sortir de terre, et pour quels territoires ? C’est tout l’enjeu du dernier Choose France, présenté comme un record, avec 71 décisions nouvelles et plus de 15 000 emplois promis.
Le principe de Choose France est connu. Depuis 2018, l’Élysée en a fait un rendez-vous annuel pour convaincre des groupes étrangers d’implanter des usines, des laboratoires ou des centres de données en France. La neuvième édition, organisée le 1er juin 2026 à Versailles, est aussi la dernière présidée par Emmanuel Macron avant la fin de son mandat en 2027. L’exécutif parle d’un signal de confiance. Ses critiques, eux, y voient surtout un exercice de communication très travaillé.
Ce que l’État met en avant : l’IA, l’électricité et la rapidité d’exécution
Le cœur de cette édition 2026, ce sont les infrastructures liées à l’intelligence artificielle. Emmanuel Macron a lui-même expliqué que cette seule journée devait « cristalliser » 93 milliards d’euros d’investissements confirmés, dont 45 milliards pour SoftBank. Le groupe japonais veut bâtir en France une capacité de 5 gigawatts de centres de données pour l’IA, avec une première phase annoncée à 45 milliards d’euros dans les Hauts-de-France.
Le gouvernement insiste sur les atouts français : une électricité abondante et décarbonée, un réseau jugé fiable, et une chaîne industrielle déjà présente. France Diplomatie présente aussi le sommet comme la preuve concrète de l’attractivité du pays, avec plus de 200 dirigeants venus d’une cinquantaine de pays. L’argument est clair : si la France attire, ce n’est pas seulement pour son image, mais pour des sites, des emplois et des projets visibles sur le terrain.
Cette logique rejoint un mouvement plus large autour des data centers. L’ADEME rappelle que la consommation électrique de ces infrastructures augmente fortement, avec 352 centres de données en activité en France et 10 TWh consommés par an. L’Arcep note, de son côté, que la consommation énergétique des data centers contrôlés dans son enquête continue de monter, avec une hausse de 38 % en trois ans. Autrement dit : plus la France veut capter la vague de l’IA, plus elle doit absorber une demande électrique massive.
Qui gagne, qui paie, qui doute
Les gagnants potentiels sont faciles à identifier. D’abord les grands groupes technologiques et industriels, qui trouvent en France une offre foncière, énergétique et administrative taillée pour les projets lourds. Ensuite certains territoires, surtout dans les Hauts-de-France ou en Île-de-France, qui espèrent des emplois directs, des sous-traitants et des recettes locales. L’État, lui, gagne du crédit politique s’il peut montrer des chantiers ouverts et des embauches réelles.
Mais les coûts ne sont pas distribués de la même façon. Les data centers créent souvent moins d’emplois que les usines classiques, et surtout beaucoup moins par euro annoncé. La CGT parle d’un « vernis de Versailles » qui masquerait une réalité industrielle plus fragile : selon elle, ces projets ne représenteraient qu’une petite part de l’investissement annuel des entreprises et serviraient davantage les grandes firmes que le tissu productif existant. Le syndicat reproche aussi à l’exécutif de confondre politique industrielle et cadeaux fiscaux.
Les collectivités locales et les habitants n’ont pas non plus les mêmes intérêts que les investisseurs. Un data center apporte des travaux, des taxes et parfois de la chaleur fatale valorisable. Mais il mobilise aussi du foncier, de l’eau, du réseau électrique et des procédures d’urbanisme longues à boucler. Le ministère de la Transition écologique rappelle d’ailleurs que ces infrastructures posent un enjeu majeur pour les réseaux et la production électrique. Pour les élus, le calcul est donc plus serré qu’un simple compteur de milliards.
La contradiction de fond : attractivité réelle ou réindustrialisation incomplète ?
C’est ici que le débat devient politique. Le camp présidentiel s’appuie sur un indicateur solide : selon EY, la France reste, en 2025, la première destination européenne des investissements internationaux pour la septième année consécutive, avec 852 projets. L’exécutif y voit la preuve que les réformes menées depuis 2017 ont renforcé la crédibilité du pays.
Ses opposants répondent que le volume de projets ne dit pas tout. L’étude EY elle-même montre une baisse de 17 % du nombre de projets en 2025 par rapport à 2024 et un recul de l’emploi créé. Le tableau est donc plus nuancé que le mot « record ». La France reste attractive, oui. Mais cette attractivité se concentre de plus en plus sur des secteurs très capitalistiques, comme les centres de données, l’IA et l’énergie, qui ne corrige pas automatiquement le manque d’emplois industriels dans les filières traditionnelles.
Plusieurs économistes vont dans le même sens. Un article de Reuters cite Sylvain Bersinger, pour qui les annonces de Versailles ne doivent pas masquer une faible reprise de l’investissement des entreprises et une réindustrialisation encore inachevée. Le chercheur Olivier Lluansi, lui, juge que la période Macron n’a pas produit de réindustrialisation en valeur ajoutée à la hauteur des annonces. La critique n’est donc pas que le sommet ne sert à rien. Elle est qu’il ne suffit pas à transformer des promesses en base industrielle durable.
Le gouvernement, lui, défend l’idée inverse. Il met en avant la visibilité donnée aux projets, la baisse des frictions administratives et l’ancrage territorial des investissements. Bercy insiste aussi sur le fait que des projets récents de France 2030 et des rencontres des centres de données ont préparé le terrain en 2026. En clair, la séquence Choose France sert à accélérer des décisions déjà en gestation, pas seulement à attirer des annonces de dernière minute.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le vrai test commence après les fanfares. Il faudra vérifier si les grands engagements de 2026 débouchent sur des permis déposés, des terrains aménagés, des raccordements électriques effectifs et des embauches mesurables. Il faudra aussi suivre la capacité des territoires à absorber ces projets sans conflit d’usage sur l’énergie, l’eau ou l’occupation du sol.
Enfin, le calendrier politique compte. Emmanuel Macron est en fin de cycle présidentiel, et le prochain cap budgétaire comme la présidentielle de 2027 peuvent ralentir les arbitrages. Le sommet a donc un double enjeu : préserver l’image d’une France qui attire encore, et prouver que cette attractivité peut survivre au changement de séquence politique. Sans cela, le record de Versailles restera surtout un record d’annonces.



