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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Quand Erasmus+ bouscule la formation des architectes pour préparer des logements et des villes face au climat

Les écoles d’architecture utilisent Erasmus+ pour tester de nouvelles méthodes face au climat. Mobilités, projets européens et retours de terrain transforment la formation des futurs architectes, entre adaptation des villes et des territoires fragiles.

Journalistes en rédaction préparant un sujet sur Erasmus+ et l’architecture, avec micro, carnet et écran flou.

Former des architectes capables d’affronter la chaleur, les crues et la raréfaction des ressources

Comment construit-on encore une ville, une école ou un logement quand le climat change plus vite que les habitudes de conception ? Dans les écoles d’architecture, la question n’est plus théorique. Elle touche à la manière d’habiter, de bâtir et de préserver des territoires déjà fragilisés. Erasmus+ est devenu l’un des outils qui permettent à ces formations d’aller chercher des réponses ailleurs, en Europe, et de les ramener en France.

Le cadre a changé. Le programme européen ne sert plus seulement à envoyer des étudiants à l’étranger. Il finance aussi des projets liés à la transition écologique, à l’inclusion et à la modernisation des compétences. La Commission européenne l’affiche clairement : Erasmus+ doit contribuer à la protection de l’environnement et à la transition verte.

En France, l’enjeu est d’autant plus sensible que l’architecture est enseignée dans un réseau de 20 Écoles nationales supérieures d’architecture, qui accueillent près de 19 800 étudiants environ. Ces établissements dépendent du ministère de la Culture, mais ils doivent aussi composer avec les standards européens de mobilité et de coopération.

Des mobilités qui changent la façon d’apprendre

Depuis 2021, les ENSA françaises ont capté près de 14 millions d’euros de financements Erasmus+ pour déployer environ une centaine de projets de coopération et de mobilité. Ce n’est pas un simple bonus de voyage. C’est une manière de faire entrer d’autres méthodes dans les studios, les ateliers et les jurys.

Le principe est simple. Un étudiant en architecture découvre ailleurs des techniques, des matériaux, des règles urbaines ou des manières d’enseigner qu’il n’aurait pas rencontrés chez lui. En retour, les écoles partenaires testent ensemble des réponses à des problèmes communs : surchauffe des villes, inondations, sols instables, pression sur le bois, l’eau ou l’énergie.

C’est exactement ce qu’illustre le projet « Rural areas facing Climate Change », porté par l’ENSA de La Réunion avec des partenaires européens. Les étudiants y travaillent sur des territoires ruraux et isolés, tropicaux ou continentaux, confrontés aux effets du changement climatique. Le projet aborde des cas concrets, comme le cirque de Mafate à La Réunion ou des zones rurales inondables en Belgique et en Allemagne.

Le gain est double. D’abord, les futurs architectes apprennent à penser le bâti avec le territoire, et pas seulement avec la forme. Ensuite, ils découvrent que les réponses varient selon les contextes. Une maison pensée pour résister à la chaleur tropicale n’obéit pas aux mêmes logiques qu’un projet conçu pour limiter les dégâts d’une crue ou stabiliser un terrain menacé de glissement.

Ce que les élèves gagnent, et ce que les écoles y trouvent

Pour les étudiants, la mobilité européenne ne sert pas qu’à enrichir un CV. Elle peut aussi modifier la pédagogie reçue. Johann Garcia, étudiant parti un semestre en Suède, dit avoir découvert un rapport plus direct à la nature, une place centrale du bois et une manière plus positive d’aborder le projet architectural. Elizabeth Hart, venue d’Autriche à Paris, décrit de son côté un apprentissage plus personnel et une ouverture vers d’autres disciplines artistiques.

Ces retours comptent. En architecture, la formation repose encore beaucoup sur le projet, la critique, le dessin, l’atelier collectif. Dès qu’un étudiant change de pays, il change aussi de rythme, de références et de hiérarchie des savoirs. Cela profite surtout à ceux qui accèdent à ces mobilités. En pratique, les établissements les mieux structurés, les écoles déjà internationales et les étudiants les plus mobiles en tirent souvent davantage d’avantages.

Les écoles, elles, y trouvent un moyen de mettre à jour leurs enseignements sans repartir de zéro. Elles croisent des enseignants, montent des séminaires communs et testent des formats hybrides, comme les programmes intensifs combinés, qui mêlent travail à distance et courte mobilité physique. C’est utile pour faire travailler ensemble des partenaires éloignés, mais aussi pour associer rapidement des enjeux climatiques, urbains et sociaux.

À Paris, un séminaire européen organisé début juin a réuni 57 professionnels et étudiants venus de 18 pays. Il a abordé l’adaptation de la formation au changement climatique, la transformation des villes et la reconstruction de territoires fragilisés. Ce type de rencontre sert souvent de caisse de résonance : il met en circulation des idées, mais il aide aussi à lancer de nouveaux projets européens.

Une dynamique utile, mais pas sans angles morts

Le tableau serait incomplet sans une lecture critique. La Cour des comptes a rappelé que la mobilité internationale des étudiants reste marquée par des inégalités sociales, territoriales et entre établissements. Elle a aussi souligné le manque de suivi statistique national, qui complique toute correction fine des écarts. Autrement dit, Erasmus+ ouvre des portes, mais toutes les écoles et tous les étudiants n’entrent pas avec les mêmes clés.

Ce point est central. Les mobilités profitent d’abord à ceux qui peuvent partir sans trop de frein financier, administratif ou familial. Les grands établissements disposent souvent de services dédiés, de réseaux anciens et d’une culture internationale déjà installée. Les plus petites structures, elles, doivent faire plus avec moins. Dans l’architecture, où les ateliers et les déplacements de terrain coûtent cher, cet écart compte encore plus.

Il existe aussi une tension plus discrète. Les projets Erasmus+ valorisent la coopération européenne, mais ils restent dépendants de budgets limités. L’Agence Erasmus+ France indique que la demande de financement progresse plus vite que l’enveloppe disponible, ce qui laisse de côté une partie des dossiers. Le succès du programme se traduit donc aussi par une sélection plus sévère.

Pour les acteurs du programme, le bénéfice est évident : plus de rayonnement, plus de partenariats, plus d’innovation pédagogique. Pour les étudiants et les enseignants qui n’y accèdent pas, le risque est inverse : voir se creuser l’écart entre les formations très connectées à l’Europe et celles qui restent à distance de ces réseaux. C’est là que se joue le vrai enjeu politique de ces mobilités.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite se jouera sur deux fronts. D’un côté, la montée en charge des projets liés au climat et à l’architecture, avec des formats hybrides de plus en plus utilisés. De l’autre, la capacité réelle des écoles à élargir l’accès aux mobilités, sans réserver ces opportunités aux seuls établissements déjà les plus armés. Les prochains arbitrages budgétaires d’Erasmus+ diront si cette ambition tient dans la durée.

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