Canadair feux de forêt : la France achète des avions, mais les citoyens devront attendre 2033
La France commande deux Canadair supplémentaires pour sa flotte de Sécurité civile, mais leur livraison n’est attendue qu’en 2032 ou 2033. Face à des feux plus nombreux et plus précoces, le décalage interroge.

Quand les incendies partent plus tôt, que vaut une flotte qui arrive tard ?
Chaque été, la même question revient avec brutalité : est-ce que la France a assez d’avions pour attaquer un feu avant qu’il ne devienne incontrôlable ? La réponse reste inconfortable, car les incendies ne s’alignent jamais sur le calendrier des commandes publiques.
Jeudi 4 juin 2026, à Nîmes, l’État a donc franchi une nouvelle étape : deux Canadair supplémentaires ont été commandés pour la Sécurité civile. Ces appareils s’ajoutent aux deux déjà commandés en 2024. Le gouvernement parle d’un investissement de près de 200 millions d’euros. La livraison, elle, n’est pas immédiate : elle est attendue en 2032 ou 2033.
Le calendrier dit tout. La France veut se protéger d’un risque qui s’aggrave, mais elle reste dépendante d’une chaîne industrielle unique, celle de De Havilland Canada et de son avion bombardier d’eau DHC-515. Le constructeur dit produire 22 appareils pour des clients européens, dont la France, et avoir relancé des chaînes d’assemblage à l’arrêt depuis des années. Autrement dit : la réponse publique passe encore par une capacité industrielle étrangère, longuement mobilisée, et donc lente à livrer.
Une commande utile, mais qui ne règle pas le présent
Sur le papier, la trajectoire est claire. À terme, la flotte de la Sécurité civile doit compter 16 avions bombardiers d’eau amphibies. Les deux premiers DHC-515 commandés en 2024 doivent être livrés en avril et novembre 2028, selon les annonces officielles du constructeur. Les deux nouveaux exemplaires, eux, arrivent quatre à cinq ans plus tard. Entre les deux, il y a un gouffre : celui des étés à venir.
Ce décalage n’est pas qu’un sujet d’aviation. Il touche à la gestion des catastrophes dans un pays où la saison des feux s’allonge. L’Office national des forêts indique que l’été 2025 a compté près de 15 000 départs de feu en France, pour 30 000 hectares de forêts et autres végétations touchés. Le feu de Ribaute, dans l’Aude, a à lui seul détruit plus de 11 300 hectares. Ce n’est plus seulement une affaire de grands massifs méditerranéens : c’est une contrainte nationale, avec des effets très concrets sur les communes, les routes, les réseaux électriques et les habitations dispersées.
Le ministre de l’Intérieur insiste aussi sur le maintien des moyens existants. La base aérienne de la Sécurité civile est à Nîmes-Garons, et l’État complète l’été sa flotte par des appareils loués. Le dispositif repose donc sur plusieurs étages : les avions propres à la Sécurité civile, les moyens loués temporairement, les moyens terrestres départementaux et la coopération européenne. En pratique, cela signifie qu’un feu important peut mobiliser des moyens locaux, nationaux et parfois européens en même temps.
Le vrai sujet : qui paie l’attente ?
Le renouvellement de la flotte profite d’abord aux zones les plus exposées aux grands incendies, surtout dans le Sud et en interface forêt-habitat. Mais il a aussi un coût politique et budgétaire : quand un Canadair n’arrive qu’après plusieurs étés, ce sont les collectivités, les sapeurs-pompiers et les habitants qui compensent avec d’autres moyens. Plus la réponse aérienne tarde, plus la pression retombe sur les SDIS, ces services départementaux d’incendie et de secours qui assurent le terrain.
C’est précisément là que la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France met la pression. Elle estime que « la France ne peut pas attendre la livraison de nouveaux appareils étrangers pour préparer l’avenir » et appelle à bâtir une capacité française et européenne de production d’avions bombardiers d’eau. Elle demande aussi le maintien des pactes capacitaires des SDIS et s’inquiète de la baisse de la dotation de soutien à l’investissement structurant des services. Son intérêt est évident : plus de moyens, plus vite, pour les services de secours qu’elle représente. Mais sa critique pointe aussi un angle mort réel du débat public : acheter des avions ne suffit pas si les départements manquent de marges pour entretenir, former et compléter le dispositif au sol.
De son côté, l’État défend une logique d’anticipation. Il ne s’agit pas seulement de remplacer des appareils vieillissants, mais de sécuriser une capacité sur plusieurs décennies. Le gouvernement compte aussi sur des industriels français comme Kepplair et Hynaero, qui travaillent sur des projets d’avions de lutte contre les incendies avec des expérimentations, puis une montée en puissance autour de 2030. Là encore, l’enjeu dépasse la technique : s’il existe demain une offre industrielle européenne crédible, la France réduira sa dépendance et gagnera en souveraineté opérationnelle.
Ce que change la fenêtre 2028-2033
Le point décisif, ce n’est pas seulement la commande. C’est la fenêtre de temps qu’elle ouvre. Entre 2028 et 2033, la France espère faire entrer progressivement ses nouveaux appareils dans la flotte, pendant que la nouvelle génération DHC-515 monte en cadence en Europe. Le constructeur indique produire 22 avions pour plusieurs pays européens, ce qui confirme que la demande dépasse désormais largement le seul cas français.
Pour les citoyens, cela veut dire une chose simple : la capacité à traiter un départ de feu rapidement dépendra encore, pendant plusieurs années, de moyens vieillissants, de la météo, de la coordination locale et de la rapidité des renforts. Pour les élus locaux, cela impose de continuer à investir dans le débroussaillement, l’accès aux massifs et les plans communaux de sauvegarde. Pour les pompiers, cela veut dire préparer des interventions plus fréquentes, plus longues et plus complexes, dans un climat qui favorise les départs de feu et les reprises. Le ministère de l’Intérieur rappelle d’ailleurs que le débroussaillement réduit l’intensité et la propagation du feu et facilite le travail des secours.
Le renouvellement de la flotte n’est donc pas une annonce isolée. C’est un pari de long terme, sous contrainte. Il faut commander aujourd’hui pour être prêt demain, tout en tenant jusqu’à demain avec des moyens déjà sous tension. C’est cette équation, et pas seulement la signature du contrat, qu’il faudra surveiller dans les prochains mois : respect des calendriers de livraison, montée en cadence industrielle et décisions budgétaires sur les secours départementaux.



