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GRANDES PUISSANCES

L’Europe veut briser la mainmise de la Chine sur les métaux critiques mais se heurte aux réalités industrielles

À l'approche du G7 d'Évian, l'Europe redécouvre une dépendance structurelle : ses batteries, ses éoliennes et ses semi-conducteurs passent encore par les usines chinoises. La France lance son plan terres rares, mais le retard accumulé se compte en décennies.

p>La batterie d’une voiture électrique fabriquée en France, l’aimant permanent d’une éolienne offshore dans la Manche, le condensateur d’un smartphone acheté à Paris : derrière chacun de ces objets se cache une chaîne de valeur qui, pour l’essentiel, passe encore par la Chine. Ce n’est pas un détail. C’est l’un des enjeux industriels les plus structurants de la décennie, et l’Europe commence seulement à le regarder en face.

Le constat est brutal. L’Union européenne dépend des importations pour plus de 80 % de ses approvisionnements en matières premières critiques. Pour les terres rares, les chiffres sont encore plus sévères : la Chine assure environ 70 % de l’extraction mondiale et plus de 90 % des capacités mondiales de séparation et de raffinage, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie. Pour le gallium, métal indispensable aux panneaux solaires, sa part dépasse 98 % de la production mondiale.

Une loi ambitieuse, une mise en oeuvre laborieuse

L’Union européenne a tenté de répondre à cette vulnérabilité. Le Critical Raw Materials Act (CRMA), entré en vigueur en mai 2024, fixe des objectifs pour 2030 : extraire au moins 10 % des matières premières critiques sur le sol européen, en transformer 40 %, en recycler 25 %, et s’assurer qu’aucun pays tiers ne fournisse plus de 65 % des besoins européens pour une matière stratégique donnée.

Ces ambitions se heurtent aux réalités du terrain. En février 2026, la Cour des comptes européenne a publié son rapport spécial 04/2026, qui juge la situation « grave » : les objectifs de production locale pour 2030 seront loin d’être atteints, et les dépendances à un ou deux pays clés persistent sur plusieurs matières stratégiques. Comme le relève une analyse publiée par PolitiqueMatin, 85 % des gisements européens connus se situent dans des zones protégées ou à leur proximité immédiate. Les procédures minières restent longues, les projets localement contestés, les capitaux prudents. Une étude publiée en 2026 dans la revue Intereconomics est sans ambiguïté : l’opposition locale est devenue « la contrainte décisive » sur les nouveaux projets miniers en Europe, davantage que la géologie ou l’économie.

Ce paradoxe dit quelque chose du rapport européen à l’industrie. Le continent veut sécuriser sa transition, réduire ses dépendances et préserver ses standards environnementaux. Mais il hésite encore à en assumer les conditions matérielles.

Le verrou du raffinage : la mine ne suffit pas

Même si l’Europe accélérait ses projets miniers, l’obstacle suivant attend en aval. Extraire du lithium en Alsace ou du cobalt au Portugal ne crée pas automatiquement une chaîne de valeur souveraine. Si le minerai doit ensuite partir en Asie pour être raffiné, séparé et transformé, la dépendance demeure. Elle devient simplement moins visible.

C’est précisément là que la Chine a construit son avance sur les deux dernières décennies. Pékin n’a pas seulement sécurisé des ressources minières. Elle a investi dans les capacités de traitement, les savoir-faire chimiques, les normes industrielles et les débouchés industriels. Cette stratégie lui permet aujourd’hui de contrôler des positions décisives dans plusieurs segments de la chaîne de valeur, y compris pour des matériaux dont elle n’est pas toujours le premier producteur minier. Pour le commissaire européen à la stratégie industrielle Stéphane Séjourné, la mise en garde est directe : « le lithium chinois ne peut pas devenir le gaz russe de demain. »

En mars 2025, la Commission européenne a annoncé 47 projets stratégiques couvrant l’extraction, le raffinage et le recyclage de matières premières critiques dans 13 États membres. Neuf se situent en France, dont deux sites d’extraction de lithium, l’un en Alsace avec Eramet, l’autre dans l’Allier avec Imerys. La Commission promet des délais de permis réduits à 27 mois pour l’extraction, contre cinq à dix ans actuellement. Les observateurs restent sceptiques sur la capacité à tenir ces délais face aux contentieux locaux.

La France engage une reconquête partielle

Le 5 mai 2026, Roland Lescure, ministre de l’Économie, et Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie, se sont déplacés à Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, pour présenter le plan national de résilience dédié aux terres rares et aux aimants permanents. Le site n’est pas choisi au hasard : c’est sur l’ancienne plateforme gazière béarnaise que la société Carester développe l’usine Caremag, qui vise à produire des terres rares légères et lourdes raffinées sur le sol français. L’investissement total atteint 185 millions d’euros, dont 106 millions de soutien public via France Relance et France 2030.

Pour Roland Lescure, le contexte géopolitique accentue l’urgence. « La guerre en Iran nous démontre tous les jours que dépendre exagérément d’un endroit du monde pour l’une de nos matières premières est un handicap », a-t-il déclaré à Lacq, en ajoutant vouloir éviter de « remplacer une dépendance au pétrole par une dépendance aux métaux critiques. »

La France compte aussi sur Eramet, groupe minier et métallurgique actif sur plusieurs maillons de la chaîne. Le groupe est présent dans le manganèse au Gabon via sa filiale Comilog, dans le nickel en Indonésie, et dans le lithium en Argentine, où il a annoncé ses premières productions de carbonate de lithium de qualité batterie fin 2024. Ces implantations représentent des points d’ancrage dans des chaînes de valeur que l’Europe cherche à sécuriser depuis Bruxelles et Bercy.

Des doutes sérieux sur la portée réelle des plans

L’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) juge l’avancée réelle mais insuffisante pour combler le retard accumulé. Selon ses experts, « la France, l’Europe et le monde occidental accusent environ trente ans de retard sur la Chine » dans le développement de leur industrie des terres rares. La Chine devrait continuer à dominer pendant dix à quinze ans sur une partie importante de la chaîne de valeur, en particulier pour les terres rares les plus stratégiques comme le samarium, dont elle contrôle la quasi-totalité de la production mondiale.

L’Ifri, pour sa part, rappelle que la demande européenne en matières premières critiques doit « au minimum doubler d’ici 2030 » dans le contexte des politiques actuelles de transition énergétique. Cette projection place les objectifs du CRMA dans une perspective encore plus exigeante : les cibles ne sont pas seulement difficiles à atteindre en volume absolu ; elles devront être atteintes sur un marché en forte croissance.

Les marchés ont, d’une certaine façon, déjà livré leur verdict. Début 2025, la suspension des exportations de cobalt par la République démocratique du Congo a suffi à faire plus que doubler le prix raffiné du métal en quelques mois. C’est la démonstration, en accéléré, de ce que produit une dépendance à un fournisseur unique sur une matière dont l’Europe ne maîtrise ni la production ni la transformation.

Le G7 d’Évian comme premier test

Les 15, 16 et 17 juin 2026, Évian-les-Bains accueille le sommet des chefs d’État et de gouvernement du G7, sous présidence française. Les matières premières critiques figurent explicitement à l’agenda, après avoir été au coeur d’une réunion ministérielle dédiée, organisée en mai sous l’égide de Roland Lescure, qui a réuni les ministres des pays du G7 ainsi que leurs homologues australien et sud-coréen.

Les grandes économies occidentales partagent le même diagnostic sur les vulnérabilités de leurs chaînes de valeur industrielles. La question n’est plus de savoir si le problème existe, mais si la convergence de vues peut se transformer en décisions concrètes : projets effectivement financés, procédures minières accélérées sans abandon des exigences environnementales, contrats de long terme avec les pays producteurs d’Afrique et d’Amérique latine. C’est à cette aune que sera jugé le bilan réel de la présidence française du G7, au-delà des communiqués d’Évian.

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