Baisse natalité en France : des familles plus diverses, des parents plus tardifs et des solidarités qui tiennent
L’enquête Erfi 2 de l’Ined montre que la baisse des naissances accompagne surtout une transformation des parcours familiaux. Mariage, recompositions, homoparentalité et départ du foyer parental évoluent sans effacer les solidarités.

Des familles plus petites, mais pas des familles plus fragiles
Pourquoi fait-on moins d’enfants en France, alors que la famille reste au centre de la vie sociale ? Les premiers résultats de l’enquête Erfi 2 montrent que la réponse ne tient pas à un seul facteur. Elle passe par le couple, le logement, le travail, les séparations, et même la manière de se rencontrer.
L’Institut national d’études démographiques a interrogé 12 800 personnes de 18 à 79 ans en France hexagonale en 2024. Vingt ans après la première vague, l’étude décrit un pays où l’on veut encore majoritairement deux enfants, mais où l’on en souhaite moins souvent qu’avant, et plus tard.
Ce décalage compte pour tout le monde. Il pèse sur les projets de vie des jeunes adultes. Il change aussi l’équation des politiques publiques. Moins de naissances, c’est moins de besoins immédiats en berceaux, en congés familiaux ou en prestations liées à la petite enfance. Mais c’est aussi plus de pression sur les parcours scolaires, le marché du travail, les retraites et la solidarité entre générations.
Ce que montre l’enquête Erfi 2
Le constat central est simple. La famille ne disparaît pas. Elle se diversifie. L’Ined observe d’abord un désir d’enfant plus bas qu’il y a vingt ans : 12 % des 18-49 ans ne souhaitent pas d’enfant, soit deux fois plus qu’en 2005. Pourtant, 65 % jugent encore que deux enfants constituent la taille idéale d’une famille.
La parentalité recule dans le temps. Les jeunes adultes attendent davantage d’avoir fini leurs études, stabilisé leur emploi, trouvé un logement et vécu en couple avant d’envisager un enfant. Ce n’est pas seulement une affaire de calendrier personnel. C’est aussi le reflet d’un coût d’entrée plus élevé dans la vie adulte.
Le recours à l’assistance médicale à la procréation progresse aussi. L’enquête indique qu’une femme sur quatre de 40 à 49 ans déclare avoir connu au moins douze mois sans parvenir à obtenir une grossesse. Parmi les 35-49 ans, 8 % des femmes et 5 % des hommes disent avoir eu recours à une AMP.
Autre bascule : la façon de former un couple. Près d’un couple sur quatre formé depuis 2020 s’est rencontré en ligne. Les soirées et les cercles d’amis ne monopolisent plus les rencontres. Le numérique a pris une place durable dans la fabrication des couples, donc aussi dans celle des familles.
Le couple reste la norme, mais le mariage n’est plus central
Le mariage poursuit son recul. Selon l’Ined, 33 % des naissances ont désormais lieu dans le mariage, contre 85 % dans les années 1970. Le Pacs, lui, a gagné du terrain. Il représente 17 % des naissances. L’évolution dit quelque chose de très concret : fonder une famille ne passe plus automatiquement par le mariage.
Cette transformation ne profite pas de la même façon à tous. Le Pacs et la vie en couple sans mariage offrent plus de souplesse aux personnes qui veulent contourner un modèle jugé trop lourd ou trop coûteux. Mais le mariage garde un poids juridique et symbolique, notamment pour la filiation, la succession ou la reconnaissance sociale. C’est donc un gain de liberté pour certains, et une forme de fragilisation des repères pour d’autres.
Les séparations et les remises en couple nourrissent aussi les familles recomposées. L’Ined indique que 18 % des personnes âgées de 18 à 79 ans ont eu au moins un bel-enfant au cours de leur vie. Là encore, la famille ne se défait pas. Elle change de forme.
Ce mouvement a un effet très concret sur les enfants. Quand les adultes se séparent, les liens ne se réorganisent pas toujours à égalité. L’enquête montre que 23 % des personnes dont les parents se sont séparés ne voient jamais leur père, contre 9 % leur mère. Cette rupture touche davantage les classes populaires que les classes supérieures.
L’homoparentalité s’installe dans le paysage familial
L’Ined souligne aussi le rôle des évolutions législatives de la dernière décennie. Le nombre de couples de même sexe a doublé en dix ans. Aujourd’hui, 46 000 enfants sont élevés par un couple de même sexe. C’est un marqueur fort : l’homoparentalité n’est plus marginale dans le débat public. Elle est devenue une réalité familiale durable.
Le cadre juridique a changé la donne. L’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe en 2013 a étendu des droits jusque-là réservés aux couples hétérosexuels. Puis la révision des lois bioéthiques a ouvert la PMA à davantage de situations. Pour ses partisans, ce mouvement corrige une inégalité et sécurise les enfants. Pour ses opposants, il entérine une redéfinition de la filiation qui éloigne davantage le droit du modèle biologique traditionnel.
L’Ined note aussi des différences sociales entre couples de même sexe : les couples de femmes ont des revenus inférieurs aux couples de sexe différent, tandis que c’est l’inverse pour les couples d’hommes. Autrement dit, l’homoparentalité ne produit pas les mêmes trajectoires selon le genre, avec des effets possibles sur le logement, la consommation et l’accès aux services.
Une lecture politique : alerte démographique ou adaptation des modes de vie ?
La baisse des naissances alimente deux lectures opposées. La première voit un signal d’alerte. Elle met en avant l’écart entre le désir d’enfant et la réalité. L’Unaf insiste, par exemple, sur un désir moyen de 2,27 enfants en France et sur les obstacles matériels qui empêchent de réaliser ce projet. Cette lecture plaide pour des politiques plus favorables aux parents : garde d’enfants, logement, congés, stabilité économique.
La seconde lecture refuse le réflexe nataliste. Elle rappelle que la baisse de la fécondité ne signifie pas mécaniquement un effondrement social. L’enquête Erfi 2 insiste au contraire sur la solidité des liens familiaux, des solidarités entre générations et de la place du couple. Dans cette approche, l’enjeu n’est pas de faire remonter les naissances à tout prix, mais d’adapter les institutions à des vies moins linéaires.
Les chiffres officiels confirment que le recul est profond. L’Insee a publié un bilan 2024 montrant que les naissances sont à leur plus bas niveau depuis l’après-guerre. En 2025, les données provisoires indiquent encore une fécondité en baisse, à 1,56 enfant par femme. Le Sénat évoque même une situation où les décès dépassent les naissances, ce qui renforce le débat sur les effets budgétaires et sociaux de long terme.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue sur deux fronts. D’abord, la publication complète des résultats Erfi 2 doit préciser comment ces transformations varient selon l’âge, le niveau de diplôme, le revenu ou le territoire. Ensuite, le débat politique sur la natalité va continuer de monter, car les arbitrages sur la petite enfance, les congés parentaux et les aides aux familles sont déjà engagés dans les textes budgétaires et les travaux parlementaires.
Ce que l’enquête décrit, au fond, n’est pas une crise soudaine de la famille. C’est un déplacement. Moins de mariage. Plus de recompositions. Davantage de couples de même sexe visibles. Et des enfants qui arrivent plus tard, dans des parcours plus coûteux et plus morcelés. La politique familiale devra composer avec cette réalité-là, pas avec celle d’il y a vingt ans.



