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Loi d’urgence agricole : le compromis sur les pesticides relance le débat entre soutien aux fermes et prudence sanitaire

Adoptée à l’Assemblée puis débattue au Sénat, la loi d’urgence agricole met en tension aide aux exploitations, accès à l’eau et encadrement des pesticides. Le point le plus contesté reste la dérogation possible sur l’acétamipride.

Marché de ville moyenne avec étals de fruits, agriculteur et passants anonymes sous une lumière naturelle

Quand une exploitation attend une décision, ce n’est pas un débat abstrait

Pour un agriculteur, une loi d’urgence se juge à une question simple : est-ce qu’elle lui donne un peu d’air, ou est-ce qu’elle ajoute une contrainte de plus ? Dans le dossier agricole, la réponse dépend ici de deux sujets très concrets : l’eau et les pesticides.

Le Parlement a avancé vite. Après le dépôt du texte en procédure accélérée le 8 avril 2026, l’Assemblée nationale l’a adopté en première lecture le 2 juin, puis le Sénat l’a modifié le 2 juillet. Une commission mixte paritaire, réunissant députés et sénateurs, a trouvé un compromis le 16 juillet. L’Assemblée devait ensuite se prononcer sur ce compromis le 20 juillet au soir, puis le Sénat sur les conclusions le 21 juillet.

Ce que contient le texte

Le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles rassemble des mesures très différentes. Il vise à faciliter des « projets d’avenir agricoles », à renforcer la lutte contre les importations jugées déloyales, à simplifier certaines normes, à protéger les troupeaux contre le loup, à mieux encadrer les relations commerciales dans la chaîne alimentaire, et à limiter certains recours contre des projets économiques.

Le point le plus sensible reste toutefois l’article sur les pesticides. Le texte ne réautorise pas directement l’acétamipride ou le flupyradifurone. Il donne au cadre légal la possibilité d’une dérogation, sous conditions, pour certaines filières en difficulté. L’Anses, l’agence sanitaire compétente pour les autorisations de mise sur le marché, doit ensuite se prononcer dans un délai de deux mois.

Ce mécanisme s’inscrit dans le droit européen. Le règlement (CE) n° 1107/2009 prévoit qu’en situation d’urgence, un État membre peut accorder une dérogation temporaire, limitée dans le temps, pour un produit phytopharmaceutique normalement non autorisé pour cet usage. L’Anses rappelle d’ailleurs que ces dérogations « 120 jours » relèvent de l’article 53 de ce règlement.

Pourquoi l’acétamipride cristallise le débat

L’acétamipride appartient à la famille des néonicotinoïdes. En France, cette famille reste très controversée depuis plusieurs années, en raison de ses effets sur les écosystèmes et des risques sanitaires invoqués par ses opposants. Sur le site de l’Anses, la substance figure dans la base des pesticides, avec des évaluations de ses usages et de sa réglementation.

Le gouvernement, lui, défend une logique d’arbitrage technique. Annie Genevard assure que « ce texte ne réintroduit pas l’acétamipride » et que « c’est la science qui décide ». Elle promet aussi qu’il n’y aura « pas de pression » politique sur l’Anses. Ce cadrage avantage clairement les filières qui réclament un outil de secours, notamment quand elles disent subir des impasses techniques face aux ravageurs.

Mais ce choix a un coût politique et sanitaire. Les associations environnementales et une partie de la gauche y voient une porte entrouverte vers une réhabilitation de substances contestées. Générations Futures dénonce une ligne gouvernementale qui fait passer l’urgence économique avant la prudence sanitaire. La CGT, de son côté, parle d’une « dérive dangereuse pour la santé publique et les travailleurs et travailleuses ».

Qui gagne quoi dans cette loi

Pour les grandes filières en crise, le texte peut offrir du temps. Pour les betteraviers, les producteurs de noisettes, de pommes ou de cerises, les dérogations éventuelles représentent une marge de manœuvre si les alternatives restent jugées trop faibles, trop chères ou trop incertaines. C’est le cœur de l’argument pro-texte : éviter que certaines productions perdent en compétitivité face à des concurrents européens qui, eux, n’ont pas les mêmes interdictions nationales.

Pour les exploitations les plus fragiles, surtout celles qui dépendent d’une seule culture, le raisonnement est simple : sans solution rapide, la récolte peut être menacée, puis la trésorerie avec elle. En revanche, pour les petites structures déjà engagées dans des pratiques moins dépendantes des pesticides, le gain est moins évident. Elles ne bénéficient pas forcément de cette soupape, alors qu’elles supportent aussi les coûts de transition et la concurrence sur les prix.

Du côté des riverains, des salariés agricoles et des associations de protection de l’environnement, le calcul est inverse. Ils redoutent une nouvelle dérogation sur des substances déjà décriées, dans un contexte où les alertes sur la biodiversité et l’exposition professionnelle restent vives. L’enjeu n’est donc pas seulement réglementaire. Il touche aussi à la répartition du risque entre ceux qui produisent, ceux qui consomment et ceux qui vivent à proximité des cultures.

Une majorité politique, mais une majorité fragile

Le texte a déjà montré qu’il divisait bien au-delà des oppositions classiques. Au Sénat, la droite et le centre l’ont porté plus largement que l’Assemblée. Mais à l’Assemblée, le compromis trouvé en CMP a aussi provoqué des crispations, y compris dans la majorité présidentielle. Le gouvernement a choisi de tenir la ligne du compromis, au risque de nourrir une accusation de recul sur l’environnement.

Dans le camp agricole, les positions ne sont pas parfaitement alignées non plus. La FNSEA et plusieurs réseaux départementaux saluent un texte qui répond, selon eux, à des attentes concrètes sur la compétitivité, l’eau et la simplification. D’autres acteurs du monde agricole, plus prudents ou plus tournés vers l’agroécologie, craignent au contraire qu’un soutien politique trop marqué aux dérogations chimiques retarde les changements de fond.

Cette ligne de fracture est importante : elle oppose moins « les agriculteurs » et « les écologistes » qu’elle ne sépare des modèles économiques. D’un côté, l’urgence de sécuriser des rendements. De l’autre, la volonté de réduire la dépendance à des intrants dont la réautorisation temporaire peut soulager certaines filières, mais aussi repousser les adaptations structurelles.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

Le point décisif est la suite parlementaire immédiate. Le Sénat doit encore examiner les conclusions de la commission mixte paritaire, et l’issue du vote dira si le compromis tient. Ensuite, tout dépendra aussi des textes d’application, des arbitrages de l’Anses et de la manière dont les filières concernées utiliseront, ou non, la fenêtre ouverte par la loi.

En clair, cette loi ne tranche pas seulement une querelle sur un pesticide. Elle dit aussi jusqu’où l’État accepte de protéger certaines productions par exception, et jusqu’où il mise, au contraire, sur des alternatives plus lentes à construire. C’est ce rapport de force, plus que la bataille d’un soir à l’Assemblée, qui comptera dans les prochains jours.

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