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ACTUALITé NATIONALE

À l’île d’Yeu, le 23 juillet, l’étrange pèlerinage des derniers pétainistes

Sur l'île d'Yeu, la tombe de Philippe Pétain attire chaque 23 juillet un cortège de fidèles. Si les témoins directs de Vichy ont disparu, de jeunes militants d'ultradroite reprennent le flambeau d'une mémoire contestée.

Chaque 23 juillet, dans la torpeur estivale de l’île d’Yeu, une poignée de fidèles se rassemble devant la tombe de Philippe Pétain. Autrefois fréquenté par d’anciens serviteurs de Vichy, ce cérémonial n’attire plus que quelques dizaines de militants. Mais derrière son déclin démographique se joue une recomposition plus politique de la mémoire pétainiste…

À Port-Joinville, les vacanciers débarquent avec leurs vélos et leurs sacs de plage. Parmi eux se glisse, chaque 23 juillet, un cortège autrement plus discret. Quelques hommes âgés, des catholiques traditionalistes, des royalistes vendéens et des militants nationalistes prennent la direction de l’église, puis du cimetière. Au fond de celui-ci, une tombe blanche fait face aux sépultures des marins : celle de Philippe Pétain, mort sur l’île le 23 juillet 1951. Le rituel varie peu. Une messe, quelques prières, un discours, puis le dépôt de gerbes. Les participants parlent du « vainqueur de Verdun », de son « sacrifice » et de la nécessité de transférer sa dépouille à Douaumont. Le chef de l’État français, la collaboration avec l’Allemagne nazie, les lois antisémites promulguées par Vichy et la condamnation de Pétain pour haute trahison en 1945 sont, eux, soigneusement relégués à l’arrière-plan.

Des anciens de Vichy aux héritiers sans mémoire

Le pèlerinage est organisé depuis les années 1950 par l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, l’ADMP. Dans l’immédiat après-guerre, celle-ci constitue encore une véritable organisation : elle revendique 4 700 membres en 1954 et 6 700 l’année suivante. Autour d’elle gravitent d’anciens ministres de Vichy, des militaires, des anciens combattants et les avocats du maréchal. Dans les décennies suivantes, le 23 juillet devient le rendez-vous des différentes familles pétainistes.

Jusque dans les années 1990, des témoins se souviennent d’anciens dignitaires arborant encore la francisque, décoration créée par le régime de Vichy. La présence de ces acteurs directs donnait alors à la cérémonie le caractère troublant d’une réunion d’anciens du régime. L’ampleur passée du rassemblement doit toutefois être nuancée. Si la mémoire locale évoque parfois des centaines, voire des milliers de visiteurs, les recherches historiques ne permettent pas de confirmer de tels chiffres pour la cérémonie elle-même. L’historien britannique Julian Jackson souligne qu’en raison de l’accès difficile à l’île, les rassemblements demeuraient relativement limités, même dans les années 1970 et 1980.

La controverse dépassait alors largement le cercle militant. De 1986 à 1992, François Mitterrand fit déposer chaque 11 novembre une gerbe présidentielle sur la tombe de Pétain, officiellement en hommage au chef militaire de 1914-1918. Face au scandale suscité par ce geste et aux protestations de Serge Klarsfeld, l’Élysée y renonça en 1993.

Une mémoire qui s’éteint sans disparaître

Les témoins directs sont aujourd’hui morts. Les anciens décorés de la francisque ont disparu et l’ADMP n’est plus que l’ombre de l’organisation qu’elle fut. En 2015, une cinquantaine de personnes participaient encore à la cérémonie. En 2021, Julian Jackson ne trouvait devant la tombe que quelques vieillards et quelques jeunes à la droite de l’extrême droite… Il en concluait que « la mémoire de Pétain s’assourdit ».

Pourtant, le pèlerinage ne disparaît pas complètement. Il change de visage. Lors de la commémoration de 2025, un reportage du Nouvel Obs relevait la présence d’Yvan Benedetti, figure de l’ultradroite, venu avec des exemplaires de Rivarol, ainsi que de militants plus jeunes portant bérets militaires et tee-shirts « Travail, Famille, Patrie ». Aux nostalgiques biologiques de Vichy succèdent ainsi des héritiers idéologiques qui n’ont connu ni la guerre ni le maréchal.

C’est sans doute là que réside l’étrangeté du 23 juillet. Le pétainisme historique meurt avec ses derniers témoins, mais ses symboles sont récupérés par un noyau radical qui les transforme en signes de ralliement. Il ne s’agit plus véritablement de défendre un homme connu ou un régime vécu, mais d’opposer une France fantasmée à la République contemporaine.

Pour les habitants de l’île d’Yeu, la tombe demeure un héritage encombrant, régulièrement fleurie, tout aussi régulièrement dégradée. Chaque été, pendant quelques heures, elle redevient le théâtre miniature d’une guerre française des mémoires. Puis le cortège repart avec le bateau du soir, laissant derrière lui quelques gerbes et le fantôme toujours plus lointain de Vichy.

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