Quand les ingérences russes en France deviennent un motif d’expulsion, le RN choisit la distance avec Xenia Fedorova
Visée par un arrêté d’expulsion, Xenia Fedorova conteste la décision. Le RN s’en démarque tout en mettant en avant la lutte contre les ingérences russes et la désinformation.

Quand un ancien visage des médias russes en France devient-il un sujet de sécurité intérieure ?
Pour le gouvernement, la réponse tient en une ligne : dès qu’une personne est jugée capable de servir un intérêt étranger contre les intérêts fondamentaux de la France. C’est dans ce cadre que Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France, a été visée par un arrêté ministériel d’expulsion, une décision qu’elle entend contester.
Le dossier dépasse largement le cas d’une chroniqueuse installée dans le paysage audiovisuel. Il touche à la guerre de l’information, à la place des relais prorusses en France et à une question sensible : jusqu’où un État peut-il aller pour se protéger de l’ingérence sans empiéter sur la liberté d’expression ?
Un cadre juridique qui permet l’expulsion pour menace grave
En France, l’expulsion d’un étranger peut être décidée par l’administration lorsqu’elle estime que son comportement constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour l’ordre public ou la sécurité publique. Le Code de l’entrée et du séjour des étrangers prévoit aussi qu’une présence en France peut justifier une mesure d’éloignement si elle menace l’ordre public.
Concrètement, cela veut dire qu’un titre de séjour ne protège pas automatiquement de l’expulsion. La procédure reste encadrée : la personne visée doit être informée et peut contester la décision devant le juge administratif. Le site officiel Service-Public rappelle d’ailleurs qu’une commission d’expulsion peut intervenir dans certaines situations, ce qui ouvre une voie de défense avant ou après la mesure.
Le contexte politique compte aussi. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, l’Union européenne a suspendu la diffusion de RT dans l’Union, en visant explicitement la désinformation et la manipulation de l’information. En France, Arcom a pris acte de cette décision dès le 2 mars 2022, ce qui a entraîné l’arrêt de RT France.
Ce que dit le RN, et ce qu’il refuse de dire
Jeudi 30 juillet, Thomas Ménagé, député RN du Loiret, a pris ses distances avec les positions de Xenia Fedorova. Il a affirmé que ses prises de position ne sont pas celles du Rassemblement national, tout en estimant qu’elle aurait “répondu aux critères” d’expulsion et qu’il n’y avait pas, selon lui, de décision d’opportunité de la part du gouvernement.
Le message politique est clair. Le RN ne veut pas être associé à une figure perçue comme trop directement liée au Kremlin. En revanche, le parti reprend à son compte l’idée d’une France exposée aux ingérences étrangères, qu’elles viennent de Russie ou d’ailleurs. Thomas Ménagé a insisté sur la nécessité de se protéger de la désinformation, en évoquant aussi l’intelligence artificielle et les risques de manipulation.
Cette ligne sert un double objectif. Elle permet au RN de marquer une différence nette avec une personnalité controversée, tout en gardant un discours souverainiste sur la protection du pays. Pour un parti qui cherche à élargir sa crédibilité institutionnelle, la nuance est utile : il ne défend pas la personne, mais la vigilance contre les ingérences.
Pourquoi cette affaire a une portée plus large
Le cas Fedorova illustre un basculement. Après 2022, les autorités françaises et européennes ont durci le ton contre les vecteurs d’influence russes. Le Conseil de l’Union européenne a présenté RT et Sputnik comme des outils de désinformation, et le Conseil d’État a ensuite validé plusieurs effets juridiques de ce durcissement, en rappelant la tension entre sécurité, pluralisme et liberté de communication.
Pour l’État, l’enjeu est simple : empêcher qu’une personnalité accusée de relayer la ligne du Kremlin puisse utiliser sa visibilité médiatique pour peser sur le débat public. Pour les opposants à cette mesure, le risque est inverse : donner à l’administration un outil très large contre des opinions jugées hostiles, au nom d’une menace parfois difficile à démontrer publiquement.
Les effets ne sont pas les mêmes selon les acteurs. Pour les grandes chaînes et les groupes qui emploient ou ont employé ce type de profils, la question devient celle du risque réputationnel. Pour les petits médias ou les journalistes qui traitent ces sujets, la pression monte aussi : ils doivent arbitrer entre exposition éditoriale et soupçon de complaisance. Pour les lecteurs, enfin, le vrai sujet reste la lisibilité de l’information dans un environnement saturé de messages contradictoires.
Le dossier a également une dimension de politique intérieure. Fin mai 2026, plusieurs personnalités, dont Annie Genevard, ont participé à un déjeuner avec Xenia Fedorova. La présence de figures politiques et économiques à ces rendez-vous montre que le sujet ne se limite pas à une chronique télévisée : il touche aussi aux réseaux d’influence qui gravitent autour de certains médias et cercles de réflexion.
Les critiques existent, même si elles portent surtout sur la méthode
À ce stade, la ligne de défense la plus solide pour Xenia Fedorova tient dans le droit commun : contester une mesure d’expulsion devant le juge et faire valoir, éventuellement, une erreur d’appréciation. Les décisions récentes du Conseil d’État montrent que ce contentieux peut être serré, surtout quand l’administration doit démontrer une menace suffisamment grave et actuelle.
Mais les critiques politiques ne se situent pas seulement sur le terrain procédural. Elles portent aussi sur le fond : certains estiment qu’une expulsion liée à un discours ou à une ligne éditoriale risque d’envoyer un signal ambigu sur la liberté de parole. À l’inverse, les partisans de la mesure y voient un outil de protection légitime face à une stratégie d’influence assumée par Moscou.
Le débat est donc moins simple qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas de choisir entre sécurité et liberté, mais de savoir où placer la frontière quand un État estime être face à une opération d’influence étrangère. C’est précisément cette frontière que ce dossier met à l’épreuve.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le point suivant sera judiciaire. Xenia Fedorova va contester l’arrêté d’expulsion, et la suite dépendra du juge administratif, qui devra dire si l’administration a correctement établi la menace qu’elle invoque. C’est là que se jouera, dans les faits, la solidité du dossier.
En parallèle, l’affaire continuera d’être lue politiquement. Elle oblige les partis à clarifier leur position sur la lutte contre l’ingérence russe, sur la liberté d’expression et sur les limites qu’ils acceptent de poser aux relais d’influence étrangers. Et c’est souvent dans ces dossiers, plus que dans les grands discours, que se dessinent les lignes de fracture les plus nettes.



