Face au programme économique du RN, les patrons réclament des garanties sur l’emploi, les retraites et les marchés publics
Réunis à la Rencontre des entrepreneurs de France, plusieurs dirigeants jugent le programme du RN trop imprécis. Immigration, retraite et préférence nationale cristallisent leurs inquiétudes avant la présentation des candidats.

Lors d’un rendez-vous patronal, plusieurs dirigeants expriment leurs réserves face aux propositions économiques du Rassemblement national. Ils s’inquiètent des conséquences possibles sur les salariés étrangers, les retraites et les marchés publics. D’autres reconnaissent toutefois que le parti est devenu incontournable et attendent des engagements chiffrés.
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Pour une entreprise qui emploie des salariés étrangers, une question peut devenir très concrète : les autorisations de séjour et de travail seront-elles renouvelées ? C’est cette incertitude, plus que les slogans, qui nourrit les réserves de plusieurs dirigeants face au programme économique du Rassemblement national.
Un rendez-vous patronal placé sous le signe de la présidentielle
La deuxième journée de la Rencontre des entrepreneurs de France, organisée à Roland-Garros, prend une tournure très politique. Sept candidats à l’élection présidentielle doivent y présenter leurs propositions économiques : Jean-Luc Mélenchon, Marine Tondelier, Raphaël Glucksmann, Gabriel Attal, Édouard Philippe, Bruno Retailleau et Marine Le Pen.
Le débat dépasse donc la seule campagne électorale. Pour les chefs d’entreprise présents, il s’agit de mesurer la solidité des programmes. Mais aussi leur compatibilité avec les besoins quotidiens des entreprises : recruter, produire, exporter et investir.
Le Rassemblement national occupe une place particulière dans ces échanges. Le parti est devenu un acteur incontournable du paysage politique. Pourtant, plusieurs patrons estiment que ses positions économiques restent difficiles à cerner.
Le travail des salariés étrangers au cœur des inquiétudes
Catherine dirige une entreprise de BTP dans la Vienne. Elle emploie une centaine de salariés, dont certains sont issus de l’immigration. Pour elle, le sujet migratoire n’est pas abstrait.
Une modification des règles de séjour ou d’accès à l’emploi pourrait affecter directement l’organisation de son entreprise. « Ça crée de l’insécurité pour les salariés et pour les entreprises elles-mêmes, de savoir si les autorisations de rester sur le territoire et de travailler sur le territoire seront renouvelées ou pas », explique-t-elle.
Elle résume son inquiétude en une phrase : « C’est le manque de visibilité qui crée de l’inquiétude. »
Cette préoccupation s’inscrit dans une réalité économique plus large. D’après l’analyse de l’Insee sur les flux migratoires et l’emploi, les immigrés récemment arrivés en France travaillent à la fois dans des métiers très qualifiés et dans des secteurs moins qualifiés, notamment le bâtiment, l’hôtellerie-restauration et certains services.
Pour les entreprises concernées, la question n’est donc pas seulement celle du nombre de travailleurs étrangers. Elle porte aussi sur la continuité des équipes et sur la capacité à remplacer rapidement un salarié lorsqu’un titre arrive à échéance.
Les ressortissants de l’Union européenne disposent, en principe, de droits proches de ceux des Français sur le marché du travail. En revanche, les ressortissants de pays tiers doivent souvent disposer d’un titre de séjour autorisant l’exercice d’une activité professionnelle. Cette distinction rend les annonces politiques particulièrement sensibles pour les employeurs.
La « préférence nationale » inquiète les entreprises ouvertes sur l’extérieur
Stéphanie codirige une entreprise de plasturgie près de Bayonne. Elle redoute la logique de repli associée à la « préférence nationale », c’est-à-dire l’idée de réserver certains droits, aides ou contrats aux Français avant les autres ressortissants.
« Nous, les chefs d’entreprise, nous militons pour une préférence européenne des marchés publics », explique-t-elle. Son raisonnement est pratique : le marché français ne suffit pas toujours à garantir les approvisionnements ou les débouchés d’une entreprise industrielle.
Dans la plasturgie, les chaînes de production dépendent de fournisseurs, de clients et de composants venus de plusieurs pays. Une politique privilégiant systématiquement le seul marché national pourrait, selon cette dirigeante, réduire les possibilités commerciales face aux concurrents asiatiques ou américains.
Cette crainte touche davantage les entreprises industrielles et exportatrices que les activités strictement locales. Elle ne signifie pas que tous les dirigeants défendent le même modèle économique. Elle montre plutôt que les effets d’une politique de préférence nationale varieraient fortement selon la taille, le secteur et l’ouverture internationale de chaque entreprise.
Les grands groupes disposent souvent de filiales à l’étranger et de chaînes d’approvisionnement diversifiées. Les PME et les entreprises de taille intermédiaire, elles, ont parfois moins de marge pour changer de fournisseur ou conquérir de nouveaux marchés. L’Insee indique que 2,3 millions de personnes travaillent en France dans des entreprises sous contrôle étranger. Ces entreprises représentent 13 % des effectifs des secteurs marchands étudiés.
Retraites : le flou programmatique au centre des critiques
Dans les allées du rassemblement, certains patrons ne se retrouvent pas davantage dans les propositions sociales du RN. Un dirigeant du secteur des assurances décrit ainsi le programme comme un « programme économique de gauche ».
Il cite notamment la perspective d’un retour de la retraite à 60 ans. Mais il souligne surtout que la position du parti n’est pas clairement arrêtée sur ce dossier. Pour lui, cette absence de précision pose un problème de méthode.
« Pour l’instant, c’est le grand flou et on ne sait pas très bien finalement ce qui va être proposé ou ce qui va être décidé s’ils arrivent au pouvoir », déclare-t-il.
Le reproche est important pour les entreprises. L’âge de départ à la retraite influence les dépenses sociales, les recrutements, la transmission des compétences et l’organisation des carrières. Une réforme annoncée sans calendrier ni financement précis laisse donc les employeurs dans l’incertitude.
Cette question concerne aussi les salariés. Une retraite plus précoce peut améliorer les conditions de fin de carrière. Mais elle suppose de financer plusieurs années supplémentaires de pensions. À l’inverse, un départ plus tardif peut renforcer les comptes publics, tout en pesant davantage sur les personnes exerçant des métiers pénibles.
Un parti devenu incontournable, mais encore en phase d’apprentissage
Malgré ces réserves, le RN n’est plus considéré comme un acteur marginal par les dirigeants rencontrés. Emmanuel, chef d’entreprise, estime que le parti a gagné en expérience et en crédibilité.
« C’est un parti qui commence à avoir une assise. Très clairement, on sent un apprentissage, une connaissance et une solidité », observe-t-il. Il ajoute espérer que les propositions présentées seront « relativement solides ».
Cette évolution répond à une stratégie engagée par le RN pour se rapprocher du monde économique. Pour convaincre les employeurs, le parti doit toutefois dépasser les formules générales. Il lui faut préciser le financement de ses mesures, leur calendrier et leur compatibilité avec les règles européennes.
Les organisations patronales attendent également des réponses sur la main-d’œuvre, la compétitivité, les marchés publics et la stabilité fiscale. De leur côté, les syndicats et les oppositions politiques surveillent les conséquences sociales des projets annoncés, notamment sur les salaires, les retraites et les droits des travailleurs étrangers.
Le rapport de force est donc double. Le RN cherche à rassurer les entreprises sans perdre son électorat sur les questions d’immigration et de protection nationale. Les patrons, eux, peuvent reconnaître la progression du parti tout en exigeant des garanties précises avant de lui accorder leur confiance.
Les prochaines réponses attendues
La présentation des programmes doit permettre de vérifier si les déclarations du RN s’accompagnent de mesures détaillées. Les points à surveiller concernent notamment la retraite, les conditions de travail des étrangers, les marchés publics et les relations avec l’Union européenne.
Pour les entreprises, l’enjeu sera moins de connaître les slogans que les règles applicables dès les premiers mois d’un éventuel mandat. Pour les salariés, il faudra regarder les droits concernés et les secteurs exposés. C’est sur ces éléments concrets que le discours économique du RN sera jugé.



