Le 11 octobre 1795 : Paris divisé en douze municipalités, une capitale tenue à distance du pouvoir local
Derrière les arrondissements parisiens se cache une longue histoire de méfiance envers le pouvoir municipal. Des institutions révolutionnaires aux deux votes instaurés en 2026, gouverner la capitale reste une affaire nationale.

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Le 11 octobre 1795, la Convention nationale organise Paris en douze municipalités. Derrière cette division administrative, une décision politique : empêcher la reconstitution d’un pouvoir communal unique capable de rivaliser avec les institutions nationales. Deux cent trente et un ans plus tard, la réforme électorale appliquée en mars 2026 rappelle que l’organisation de la capitale n’est jamais une simple affaire de quartiers.
Une capitale dont le pouvoir national se méfie
Pour comprendre cette loi, il faut oublier un instant les mairies d’arrondissement actuelles. Pendant la Révolution, Paris n’est pas seulement une ville à administrer. C’est un foyer de mobilisation, où les institutions municipales peuvent peser sur le cours de la politique nationale. La Commune établie en 1789 devient insurrectionnelle lors de la chute de la royauté, le 10 août 1792. La notice historique de la Commune de Paris conservée par la BnF retrace cette montée en puissance, puis son affaiblissement face au Comité de salut public.
Le pouvoir communal ne disparaît donc pas brusquement le 11 octobre 1795. Son démantèlement est déjà engagé. Un rapport du Sénat sur l’histoire du statut de Paris rappelle qu’après Thermidor, les quarante-huit sections parisiennes sont regroupées en douze arrondissements dès août 1794. La loi de 1795 consolide cette fragmentation et lui donne une nouvelle architecture municipale.
Cette précision compte. Ce jour d’octobre n’invente pas à lui seul le découpage parisien : il inscrit dans la loi une organisation destinée au nouveau régime. La Constitution de l’an III, adoptée le 22 août 1795, prévoit de partager les grandes villes en plusieurs administrations municipales. Paris doit en compter douze ; Bordeaux, Lyon et Marseille, trois chacune. L’historien Maurice Genty expose cette construction dans son étude sur les élections municipales parisiennes sous le Directoire.
Le choix associe ainsi une règle générale et une situation particulière. Administrer une grande ville exige des relais locaux. Mais, à Paris, le souvenir d’une Commune intervenant dans les rapports de force nationaux donne à ce partage une portée supplémentaire. La proximité administrative n’implique pas nécessairement l’autonomie politique. On peut multiplier les administrations locales tout en limitant leur capacité à former un pouvoir commun.
Le 11 octobre 1795, douze municipalités et un centre sous contrôle
Dans le calendrier républicain, la date est celle du 19 vendémiaire an IV. Le texte est adopté par la Convention, et non par un Directoire déjà installé. Son intitulé annonce un programme beaucoup plus vaste que le seul cas parisien : division du territoire de la République, placement et organisation des autorités administratives et judiciaires. L’édition originale de la loi du 19 vendémiaire an IV permet d’en retrouver les dispositions.
Les articles II à IV organisent la capitale. Le territoire de l’ancienne commune forme un canton, partagé entre douze municipalités numérotées. Chacune regroupe quatre anciennes sections. La première rassemble notamment les Tuileries, les Champs-Élysées, la Place-Vendôme et le Roule ; la douzième, le Jardin-des-Plantes, l’Observatoire, le Finistère et le Panthéon. Ce ne sont pas les vingt arrondissements que nous connaissons aujourd’hui.
La fragmentation a toutefois une limite essentielle : certains services restent communs. L’article IX déclare la police et les subsistances indivisibles et les confie à un bureau central. Autrement dit, on répartit les administrations municipales, mais pas la responsabilité d’assurer l’approvisionnement et la police à l’échelle de la ville. Le texte intégral de la loi révolutionnaire montre ce double mouvement : diviser les pouvoirs locaux, préserver une coordination centrale.
Il ne faut pas davantage imaginer douze petites communes entièrement libres de leurs décisions. La chronologie institutionnelle publiée par la mairie du 6e arrondissement souligne l’étroite tutelle gouvernementale exercée sur ces municipalités. Paris n’a plus de mairie unique. L’étude de Maurice Genty distingue cependant le principe électif prévu pour les administrations municipales des nominations effectuées au début du nouveau régime : tutelle ne signifie pas disparition de toute participation électorale.
Le dispositif évoluera encore. Sous le Consulat, la loi du 28 pluviôse an VIII rétablit Paris comme commune unique et transforme les arrondissements en divisions administratives. L’extension de la capitale porte ensuite leur nombre à vingt en 1860. L’histoire n’est donc pas celle d’un système resté intact depuis 1795, mais celle d’ajustements successifs entre unité urbaine, relais de quartier et contrôle central.
En 2026, deux votes et une question toujours politique
Le parallèle contemporain doit rester précis. Les Parisiens de 2026 ne vivent pas sous la tutelle révolutionnaire. Ils disposent d’institutions élues et d’un pouvoir municipal propre. Mais une nouvelle réforme vient de déplacer l’équilibre entre représentation des arrondissements et représentation de toute la ville. La loi du 11 août 2025 a séparé les deux élections, comme l’explique la présentation du nouveau scrutin municipal parisien.
Les 15 et 22 mars 2026, les électeurs ont ainsi été appelés à voter pour deux assemblées distinctes : leur conseil d’arrondissement et le Conseil de Paris. Les 163 conseillers de Paris sont désormais élus dans une circonscription couvrant toute la capitale. Ce sont eux qui choisissent le maire de Paris. Il ne s’agit donc pas d’une élection directe du maire, mais d’un vote directement consacré à l’assemblée centrale, distinct du choix des élus d’arrondissement.
Le contraste avec 1795 est éclairant. La loi révolutionnaire institutionnalisait la fragmentation municipale. La réforme récente distingue les légitimités : un vote pour l’échelle locale, un autre pour l’ensemble parisien. Cette lecture ne suppose aucune continuité d’intention entre les deux textes. Elle montre plutôt qu’un découpage et une règle électorale déterminent la manière dont une ville se représente politiquement.
L’arbitrage concerne aussi le pluralisme et la stabilité. La prime accordée à la liste gagnante représente désormais 25 % des sièges du Conseil de Paris, contre 50 % pour les conseils d’arrondissement. Dans sa décision du 7 août 2025 sur la réforme Paris-Lyon-Marseille, le Conseil constitutionnel relève l’objectif d’améliorer la représentation des différentes sensibilités politiques. Il précise également que la réforme n’autorise pas les conseils d’arrondissement à empiéter sur les compétences du conseil central. Changer l’élection ne revient pas à redistribuer tous les pouvoirs.
L’autre frontière demeure celle qui sépare la Ville de l’État. La loi du 28 février 2017 a rapproché certaines compétences parisiennes du droit commun, en transférant notamment des responsabilités liées au stationnement et aux fourrières vers la mairie. La synthèse de la réforme du statut de Paris décrit cette progression de l’autonomie municipale. Elle n’efface pas pour autant la place particulière du préfet de police dans la gouvernance de la capitale.
C’est là que 1795 éclaire encore le présent, sans le résumer. Qui doit décider pour les habitants ? À quelle échelle organiser les services communs ? Quelles responsabilités conserver au niveau de l’État ? Les réponses ont profondément changé. La question, elle, traverse les régimes : gouverner Paris, c’est toujours articuler une démocratie locale avec les fonctions d’une capitale nationale.



