Feux de forêt dans le Sud : une note interne révèle le manque de moyens aériens, le jour de la visite de Lecornu
Alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu se rendait à Marseille pour coordonner la réponse de l'État aux incendies et à la canicule, une note de service transmise par erreur a mis en lumière les difficultés des pompiers des Bouches-du-Rhône à obtenir des renforts aériens. Un couac qui relance un débat vieux de plusieurs années.

Le feu va-t-il finir par échapper à l’État ? Depuis mercredi, ce ne sont pas un mais plusieurs incendies qui mobilisent simultanément les secours du Sud, dans l’Hérault, l’Aude et les Bouches-du-Rhône, portés par une météo particulièrement défavorable. Six départements — Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône et Vaucluse — ont été placés dès mercredi en « danger très élevé » d’incendie par Météo-France. Et la trêve sera de courte durée : un nouvel épisode caniculaire est attendu dès ce week-end, dix jours à peine après une vague de chaleur historique qui aurait causé, selon Santé publique France, environ un millier de décès supplémentaires dans le pays.
À Lançon-de-Provence, le feu s’est déclaré mercredi en fin d’après-midi au col du Télégraphe. Poussées par un vent violent, dans un département classé en vigilance très sévère, les flammes ont vite franchi la RD113 et menacé les premières maisons des quartiers des Guiges et de la Sigoise. Deux cent vingt sapeurs-pompiers, appuyés par des Canadair et un Dash, ont lutté toute la nuit. Aucune victime n’est à déplorer, mais la progression du sinistre n’a été stoppée qu’au matin du 2 juillet, avec des opérations de noyage encore en cours ce jeudi.
« Difficultés importantes dans l’obtention de moyens aériens »
Le timing ne pouvait pas être pire. C’est précisément ce jeudi que Sébastien Lecornu devait se rendre à Marseille pour un point sur la saison des feux à l’état-major interministériel de zone (EMIZ), avant de présider à 16h15 une cellule interministérielle de crise consacrée à la canicule — un déplacement pensé pour rassurer. Sauf qu’à 6h30 du matin, une note de service interne de la préfecture des Bouches-du-Rhône, destinée aux seuls services, a été transmise par erreur aux médias.
Dans ce document, les pompiers du département font état de « difficultés opérationnelles » face au feu qui ravageait alors le secteur entre Lançon-de-Provence et La Fare-les-Oliviers. Plus embarrassant encore, le SDIS 13 y pointe des « difficultés importantes dans l’obtention de moyens aériens nationaux », malgré plusieurs sollicitations restées sans réponse du centre opérationnel de zone. À quelques heures de la visite du Premier ministre sur ce thème précis, le texte expose crûment l’écart entre le discours officiel et la réalité du terrain.
Des Canadair vieux de trente ans
Le couac n’est pas isolé. Il révèle un problème documenté depuis des années par les parlementaires eux-mêmes. Les douze Canadair de la Sécurité civile française affichent une moyenne d’âge de trente ans. Aucun appareil de ce modèle n’a été construit depuis 2015 et les pièces détachées se font rares au niveau mondial. « La flotte n’est plus adaptée aux besoins, lesquels augmentent fortement sous l’effet du réchauffement climatique », alerte Damien Maudet, député LFI de la Haute-Vienne, coauteur avec la socialiste Sophie Pantel d’un rapport parlementaire qui qualifie la situation de « crise majeure ».
La doctrine nationale n’arrange rien. Face à un territoire immense exposé au même risque, la priorité opérationnelle va aux tout premiers départs de feu, ce qui disperse mécaniquement les moyens dès que plusieurs incendies éclatent en même temps. « C’est priorité au feu naissant », justifie le colonel Christophe Magny, commandant du SDIS de l’Aude, pour expliquer l’absence ponctuelle de Canadair sur certains sinistres. Deux nouveaux appareils ont bien été commandés en 2024, mais leur livraison, déjà repoussée à plusieurs reprises, n’est désormais espérée qu’en 2028. En attendant, la France loue des aéronefs d’appoint, pour un coût cumulé de plus de 106 millions d’euros depuis 2020.
Sur le terrain, les inégalités sautent aux yeux. Le SDIS 13 a positionné cet été deux hélicoptères bombardiers d’eau à Aix-les-Milles et Salon-de-Provence, pour un investissement départemental de 800 000 euros. Les zones rurales et les massifs isolés, eux, dépendent presque entièrement de la flotte nationale vieillissante — la seule capable d’attaquer massivement un grand feu de forêt.
« Un vrai effort financier » réclamé par les syndicats
Officiellement, l’exécutif défend son bilan. Lundi, en clôturant une précédente cellule de crise, Sébastien Lecornu avait salué une chaîne qui « a tenu », de Météo-France jusqu’aux urgences hospitalières. Il avait toutefois lui-même pointé la question de « l’endurance » des forces de sécurité civile en cas de feux répétés — une réserve qui, quarante-huit heures plus tard, prend un tout autre relief à la lumière de la note fuitée.
Le président d’Unsa Pompiers, Mickaël Biberon, ne mâche pas ses mots et réclame « un vrai effort financier » dans la prochaine loi de finances pour que les soldats du feu puissent « intervenir sereinement et en toute sécurité ». Les rapporteurs parlementaires, eux, demandent au gouvernement de clarifier rapidement son calendrier de renouvellement, tout en mettant en garde contre une dépendance excessive à la flotte européenne RescEU. « Le recours à la flotte RescEU doit compléter les moyens nationaux et non se substituer à eux », martèlent-ils.
Motion de censure en embuscade
Cette controverse locale s’inscrit dans une séquence politique bien plus large. Les Écologistes, rejoints par La France insoumise, ont annoncé mardi le dépôt d’une motion de censure pour dénoncer l’« impréparation » de l’exécutif face au changement climatique. « Beaucoup de morts auraient pu être évitées et le gouvernement a une lourde responsabilité », estime la députée LFI de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé. À droite, le vice-président du Rassemblement national, Sébastien Chenu, préfère renvoyer la responsabilité aux « précédents gouvernements », fustigeant au passage « l’impréparation sanitaire et économique » accumulée au fil des années.
Vendredi, Sébastien Lecornu doit présider une réunion ministérielle consacrée aux conséquences de la canicule sur l’agriculture, secteur déjà soutenu par des prêts de trésorerie annoncés par le ministère. Un nouvel épisode de chaleur est attendu dès ce week-end sur les mêmes départements du Sud. Le calendrier de livraison des deux Canadair supplémentaires, lui, reste fixé à 2028 — si le constructeur canadien tient ses délais.



