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ACTUALITé NATIONALE

Fin de vie au Sénat : on débat du droit à mourir, mais pas du droit à ne plus souffrir le grand absent du cannabis médical

Le Sénat examine cette semaine les lois sur la fin de vie et les soins palliatifs. Pourtant, le cannabis thérapeutique alternative aux opioïdes plébiscitée par 92 % des Français n'apparaît dans aucun des deux textes.

Du 11 au 13 mai 2026, les sénateurs débattent du droit à mourir dignement. Pendant ce temps, des milliers de malades en fin de vie n’ont pas accès à un traitement qui leur permettrait de mieux vivre leurs derniers mois. Le cannabis thérapeutique, plébiscité par 92 % des Français et testé avec succès pendant cinq ans, ne figure dans aucune des deux propositions de loi examinées au Sénat. Un angle mort qui interroge.

Deux textes au Sénat, un même silence

La séquence parlementaire de cette semaine est historique. Le Sénat examine en seconde lecture deux propositions de loi complémentaires : l’une porte sur l’égal accès aux soins palliatifs adoptée à une quasi-unanimité en première lecture avec 307 voix pour et 17 contre, l’autre sur le droit à l’aide à mourir, profondément remaniée par la commission des affaires sociales. Un vote solennel est attendu le 13 mai.

Le texte sur les soins palliatifs prévoit la création de maisons d’accompagnement, le renforcement de la formation des soignants et l’objectif de deux unités de soins palliatifs par département. Celui sur l’aide à mourir, bien plus clivant, a été restreint par la majorité sénatoriale de droite et du centre : seuls les patients dont le pronostic vital est engagé « à court terme » quelques heures ou quelques jours pourraient y accéder, là où l’Assemblée nationale visait toute personne atteinte d’une maladie grave et incurable avec une souffrance réfractaire.

Dans aucun de ces deux textes, le cannabis thérapeutique n’est mentionné. Ni comme outil de prise en charge de la douleur en soins palliatifs, ni comme alternative aux opioïdes lourds pour les patients en fin de vie. Le sujet est renvoyé à un autre circuit celui du décret ministériel attendu depuis des mois.

La douleur, cœur du débat, parent pauvre des solutions

Le paradoxe est saisissant. Au cœur du débat sur la fin de vie se trouve une question fondamentale : la souffrance. Les partisans de l’aide à mourir invoquent le droit de ne plus souffrir quand tout espoir est perdu. Les défenseurs des soins palliatifs répondent qu’un meilleur accompagnement pourrait réduire cette souffrance au point de rendre la demande de mort moins pressante. Les deux camps s’accordent sur un point : la prise en charge de la douleur en France est insuffisante.

Or la France dispose déjà d’une arme sous-exploitée. L’expérimentation du cannabis thérapeutique, menée depuis 2021 par l’ANSM sur environ 3 000 patients, a démontré une réduction notable de la consommation d’opioïdes chez les patients inclus, une amélioration de leur qualité de vie et des effets secondaires limités. Les médecins de soins palliatifs qui ont participé au programme rapportent que certains patients ont pu réduire leurs doses de morphine retrouvant une clarté mentale que les opiacés leur avaient enlevée.

12 millions de douloureux chroniques, une montée des opioïdes

La question dépasse largement la fin de vie. Selon les données de la Haute Autorité de santé, près de 12 millions de Français vivent avec des douleurs chroniques. Pour les cas les plus sévères, les médecins prescrivent des opioïdes tramadol, morphine, oxycodone, fentanyl dont le potentiel addictif est bien documenté.

La France n’a pas connu la crise sanitaire dévastatrice des États-Unis, où les opioïdes ont provoqué plus de 645 000 décès par surdose entre 1999 et 2021. Mais les signaux d’alerte sont là. Les déclarations de pharmacovigilance pour intoxications aux opioïdes antalgiques ont augmenté de 198 % entre 2005 et 2016, selon l’Institut Analgesia. Le tramadol est devenu le premier antalgique impliqué dans les notifications d’usage problématique, les décès et les falsifications d’ordonnances. La HAS elle-même recommande que les opioïdes ne soient envisagés qu’en dernier recours pour les douleurs chroniques non cancéreuses.

Le cannabis thérapeutique pourrait précisément s’insérer dans cet espace – entre les antalgiques classiques qui ne suffisent plus et les opioïdes lourds dont on mesure les risques. Pas comme une solution miracle, mais comme une alternative encadrée pour les patients en impasse thérapeutique.

Une filière prête, un sondage massif, un décret absent

L’ironie est que tout est prêt sauf la décision politique. Le laboratoire Boiron, qui a participé à la distribution des huiles de cannabis pendant l’expérimentation de l’ANSM, s’est déclaré opérationnellement prêt à fournir du cannabis de qualité pharmaceutique. Les deux autres distributeurs de l’expérimentation, Intsel Chimos et Neuraxpharm France, sont dans la même situation. La filière industrielle existe.

Côté opinion, un sondage Norstat publié le 11 mai 2026 pour l’association Apaiser S&C confirme un plébiscite : 92 % des Français favorables, 89 % qui y voient une solution utile, 82 % qui jugent l’accès problématique. Et 73 % qui estiment que la souffrance des patients n’est pas suffisamment entendue par les pouvoirs publics. Les associations évaluent à 300 000 le nombre de patients potentiellement éligibles.

Mais le décret qui permettrait de saisir la HAS n’a toujours pas été signé. Sans lui, pas d’évaluation, pas de taux de remboursement, pas de prix fixé par les industriels, pas de mise sur le marché. Le directeur général de Boiron, Pascal Houdayer, résume le sentiment partagé par les acteurs du secteur : quand une telle majorité de citoyens considère que la souffrance n’est pas prise en compte, le débat n’est plus seulement politique, il devient moral.

Soins palliatifs et cannabis : un lien que les soignants font déjà

Sur le terrain, les praticiens n’ont pas attendu le législateur pour faire le rapprochement. Plusieurs médecins de soins palliatifs plaident depuis des années pour pouvoir prescrire des cannabinoïdes à leurs patients. Leur argument est concret : la morphine soulage, mais elle entraîne somnolence, confusion et perte d’autonomie. Le cannabis médical, à doses adaptées, permettrait à certains patients de garder une vie plus lucide et apaisée dans leurs dernières semaines.

Ce n’est pas un hasard si les soins palliatifs figuraient parmi les cinq indications retenues dans l’expérimentation française. Les données recueillies valident l’intérêt thérapeutique dans cette situation précise. Pourtant, quand le Sénat débat des moyens à déployer pour accompagner les mourants, cet outil reste hors du champ législatif. Le sénateur Bernard Fialaire l’a d’ailleurs souligné lors des débats en commission : l’aide à mourir ne devrait pas être un palliatif à un manque de soins palliatifs. Encore faudrait-il que les soins palliatifs disposent de toute la panoplie thérapeutique disponible.

Un été décisif pour deux combats liés

Le calendrier politique de l’été 2026 concentre deux urgences sanitaires. D’un côté, le gouvernement veut faire adopter définitivement la loi sur la fin de vie avant la trêve estivale d’autant que le Sénat ne siégera pas en septembre pour cause d’élections sénatoriales. De l’autre, les associations de patients demandent que le décret sur le cannabis thérapeutique soit signé avant l’été, faute de quoi la campagne présidentielle de 2027 risque de geler tout le processus.

Les deux sujets partagent un même enjeu : la dignité des patients face à la souffrance. Les deux sont portés par des consensus larges plus de 90 % de soutien citoyen pour le cannabis médical, 307 voix sur 324 au Sénat pour les soins palliatifs. Et les deux risquent de se heurter au même obstacle : le temps politique, qui n’est pas celui des malades. Le vote solennel du 13 mai au Sénat dira si les sénateurs ont su entendre cette urgence. Pour le cannabis thérapeutique, la réponse viendra d’un autre lieu un bureau ministériel, un décret, une signature. Celle qui, depuis cinq ans, se fait attendre.

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