Manifestations : le calme dans la rue suffit-il quand les revendications sur le pouvoir d’achat restent sans réponse ?
Après les violences du 17 octobre, le gouvernement attribue le déroulement plus calme des manifestations du 24 octobre à l’anticipation et au renfort des forces de l’ordre. Mais les chiffres de participation divergent et les revendications sociales persistent.

Après les violences du 17 octobre, le gouvernement a déployé 70 000 policiers et gendarmes pour encadrer les manifestations du 24 octobre. Les autorités ont compté 410 000 participants, contre 800 000 selon la CGT. Le calme relatif des cortèges n’efface ni les revendications sur le pouvoir d’achat et les services publics, ni les questions sur l’équilibre entre sécurité et liberté de manifester.
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Manifester pour son pouvoir d’achat sans craindre les violences : c’est l’enjeu concret derrière le bilan sécuritaire du week-end. Mais le calme relatif des cortèges ne répond pas, à lui seul, aux revendications sociales.
Un gouvernement qui revendique la maîtrise de la rue
Après les violences du samedi 17 octobre, l’exécutif entend montrer qu’il a repris la main. Lundi 26 octobre, Maud Bregeon a salué la mobilisation de 70 000 policiers et gendarmes pour encadrer les manifestations du 24 octobre. La porte-parole du gouvernement estime que l’anticipation a permis à l’État d’avoir « le dessus ».
Son argument repose sur deux objectifs : permettre aux cortèges de défiler et empêcher les violences. Elle distingue ainsi les revendications qu’elle juge légitimes des violences urbaines, qualifiées d’incompréhensibles et d’intolérables. Le gouvernement cherche donc à défendre son dispositif sans contester le principe de la mobilisation.
Dès samedi soir, Laurent Nuñez avait défendu cette lecture. « Les cortèges se sont bien passés », avait déclaré le ministre de l’Intérieur. Il avait mis en avant le positionnement préalable des forces de sécurité et l’augmentation des effectifs, obtenue notamment par des rappels sur des congés.
Ce bilan appelle toutefois une distinction : une journée globalement plus calme n’est pas une journée sans incident. Des heurts ont encore marqué certaines fins de cortège. Le bilan des manifestations du 24 octobre fait état de 289 actions recensées par le ministère de l’Intérieur.
Une mobilisation toujours importante, deux lectures des chiffres
Sur le fond, les manifestants réclament davantage de pouvoir d’achat et la défense des services publics. Le ministère de l’Intérieur compte 410 000 participants dans le pays, contre 800 000 pour la CGT. À Paris, les estimations vont de 110 000 personnes selon les autorités à 250 000 selon le syndicat.
Ces chiffres ne constituent pas les bornes d’un comptage unique. Ils correspondent à deux évaluations distinctes, qu’il faut attribuer. Leur évolution produit aussi deux lectures politiques : les autorités recensent moins de manifestants que les 550 000 du 17 octobre, tandis que la CGT annonce une participation stable à 800 000 personnes.
Pour le gouvernement, la baisse du décompte officiel accompagne le récit d’un retour à la maîtrise. Pour les organisateurs, la stabilité annoncée soutient au contraire l’idée d’une mobilisation durable. Aucun de ces constats ne permet cependant de conclure que les difficultés de pouvoir d’achat ou les attentes envers les services publics ont diminué.
Le rapport de force comporte donc deux dimensions. L’exécutif évalue publiquement sa capacité à prévenir les désordres. Les syndicats cherchent, eux, à maintenir les revendications sociales au centre du débat. Confondre ces deux plans reviendrait à prendre un résultat de maintien de l’ordre pour une réponse politique.
Encadrer une manifestation n’est pas accorder une faveur
Un point juridique mérite également une clarification. Les manifestations revendicatives sur la voie publique relèvent d’un régime de déclaration préalable. Leurs organisateurs doivent communiquer les informations nécessaires aux autorités. Il ne s’agit donc pas, par principe, de demander une autorisation politique de protester. Service Public détaille les règles de déclaration et d’interdiction des manifestations.
Le maire ou le préfet peut néanmoins interdire un rassemblement lorsqu’il estime qu’il menace l’ordre public. Cette décision peut faire l’objet d’un recours devant le juge administratif. La question porte alors sur la justification des restrictions, pas sur la légitimité des opinions exprimées.
Face au discours gouvernemental centré sur la force du dispositif, les défenseurs des libertés proposent un autre critère d’efficacité. Dans ses recommandations générales, le Défenseur des droits demande de privilégier la prévention, l’apaisement et le dialogue avant et pendant les cortèges. Cette position ne constitue pas une évaluation spécifique du 24 octobre. Elle rappelle cependant que protéger la liberté de manifester fait partie de la mission policière.
Le précédent de la réforme des retraites nourrit aussi cette discussion. Dans son rapport sur les manifestations de 2023, l’Observatoire national des pratiques policières et des libertés demande une stratégie de désescalade. Il défend notamment une présence policière moins rapprochée des cortèges. L’objectif revendiqué est de protéger les manifestants, plutôt que de les traiter comme des adversaires.
Des conséquences différentes pour les agents, les manifestants et les commerces
Le renforcement du dispositif a d’abord une traduction concrète pour les policiers et les gendarmes : les rappels de congés signalent un effort supplémentaire. Le nombre d’agents ne résume donc pas toute la stratégie. Leur disponibilité, leur positionnement et les consignes d’intervention comptent aussi dans la capacité à tenir plusieurs journées de mobilisation.
Pour les commerçants, le risque ne se limite pas aux vitrines cassées. Dimanche matin, CCI France recensait une quarantaine de commerces dégradés ou pillés. À Toulouse, le centre-ville n’avait subi aucune dégradation, mais plusieurs enseignes avaient fermé et les rues étaient inhabituellement désertes. La protection des biens peut ainsi coexister avec une activité commerciale pénalisée.
Les intérêts se rejoignent sur la prévention des violences, sans se confondre. Les commerçants cherchent à préserver leurs locaux et leur activité. Les manifestants veulent pouvoir porter leurs demandes en sécurité. Les forces de l’ordre doivent protéger les personnes et les biens. L’exécutif, enfin, défend la crédibilité de son action.
Les prochaines mobilisations testeront la durée du dispositif
Deux échéances permettront d’observer la suite du mouvement : de nouveaux appels à manifester le samedi 31 octobre, puis une journée intersyndicale annoncée pour le jeudi 5 novembre. Ces rendez-vous prolongent une mobilisation qui associe notamment Gilets jaunes, jeunes et organisations syndicales.
Il faudra alors suivre séparément la participation, les conditions d’encadrement et les réponses aux revendications. Le gouvernement devra montrer que son dispositif peut durer. Les organisateurs devront démontrer leur capacité à maintenir la mobilisation. Le prochain test ne portera donc pas seulement sur le calme dans la rue, mais aussi sur l’évolution du rapport de force social.



