Aller au contenu
ACTUALITé NATIONALE

Ostéopathie et vulnérabilités : à Lyon, des médecins et des praticiens tentent de réconcilier le soin technique et l’humain

Le 18e congrès des Ostéopathes de France se tient ce 27 mai à Lyon autour d'un thème rare dans le milieu : les vulnérabilités. Derrière les conférences, un enjeu politique brûlant pour la profession.

Un tapis de course, une salle de conférences et cinq professeurs de médecine. Le mélange peut surprendre. Ce mardi 27 mai, l’Hôtel de Région Auvergne-Rhône-Alpes à Lyon accueille le 18e congrès annuel d’Ostéopathes de France, et le programme, cette année, ne ressemble pas à un catalogue de techniques manuelles.

Le thème retenu — « Face aux vulnérabilités : des passerelles entre soin et prendre soin » — marque une inflexion. On y parle de sommeil, d’éthique, de douleurs que la médecine classique peine à expliquer, de génération Z et de ce que signifie, concrètement, poser ses mains sur un patient fragilisé. Une journée ouverte gratuitement aux adhérents de l’association et facturée 100 euros aux autres, qu’ils soient ostéopathes, étudiants ou simples curieux.

« La rencontre humaine » au cœur du programme

L’association, fondée en 1981 et qui revendique environ 1 200 adhérents, a aligné un plateau inhabituel pour une profession souvent réduite, dans le débat public, à la manipulation vertébrale. Le professeur Gérard Ostermann, spécialiste de médecine intégrative et de thérapeutique, animera la journée autour des « douleurs inexpliquées ». Olivier Revol, pédopsychiatre reconnu, décryptera les ressorts de la génération Z. Charles Gardou, anthropologue à l’Université Lumière Lyon 2, posera la question du lien entre soin et vulnérabilité sous un angle éthique. Patrick Lemoine, psychiatre et docteur en neurosciences, interrogera l’utilité du sommeil et du rêve. Karim Tazarourte, médecin-chef du SAMU 69 et chef des urgences à l’hôpital Édouard Herriot, apportera le regard du terrain hospitalier.

Sandrine Chaix, vice-présidente de la région Auvergne-Rhône-Alpes déléguée au handicap et à l’action sociale, a confirmé sa présence. Un soutien institutionnel que l’organisation met en avant.

Vincent Lafay, vice-président d’Ostéopathes de France et co-organisateur de l’événement avec Philippe Le Mentec, conseiller national, assume le parti pris. L’idée, résume-t-il, est de rappeler que derrière chaque douleur il y a « une histoire, une solitude parfois, une attente d’écoute ».

Une profession en quête de légitimité politique

Le choix de Lyon n’est pas anodin. La métropole concentre un écosystème de santé dense — hôpitaux, recherche, formation — et l’Hôtel de Région confère à l’événement une coloration politique que les organisateurs ne cherchent pas à masquer. Car la profession, derrière ses colloques, joue gros.

La France compte aujourd’hui plus de 40 000 ostéopathes inscrits, contre 18 000 en 2012. Une densité record à l’échelle mondiale : un praticien pour environ 1 700 habitants. Le nombre de diplômés, autour de 2 000 par an, continue de gonfler les rangs d’une profession que l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) qualifiait en 2022 de démographiquement incontrôlée. Résultat : les revenus stagnent, le recours au statut de micro-entrepreneur progresse, et la précarisation s’installe chez les jeunes praticiens.

Reste que la demande, elle, ne faiblit pas. Une étude Odoxa de 2025 indique que plus d’un Français sur deux a consulté un ostéopathe au cours des cinq dernières années. Près de 18 millions d’actes sont réalisés chaque année dans le pays, selon l’Union pour l’ostéopathie.

Le spectre du déremboursement

C’est dans ce contexte que plane la menace la plus concrète pour la profession. En 2025, le Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance maladie (HCAAM) et un rapport sénatorial ont recommandé de retirer l’ostéopathie du panier de soins des contrats de mutuelle dits « responsables et solidaires ». Motif avancé : les dépenses de remboursement des médecines non conventionnées — ostéopathie, chiropraxie, sophrologie confondues — ont été multipliées par cinq en huit ans pour atteindre un milliard d’euros annuels.

Les sénateurs y voient un levier pour alléger les cotisations des complémentaires santé. Les organisations professionnelles, elles, dénoncent un amalgame entre pratiques réglementées et disciplines non encadrées. Philippe Sterlingot, président de l’Union pour l’ostéopathie, a rappelé que la profession est enregistrée auprès des agences régionales de santé et qu’elle contribue à réduire les arrêts de travail ainsi que la consommation de médicaments.

La ministre de la Santé, auditionnée dans le cadre du PLFSS 2026, avait déclaré qu’il n’était « pas prévu d’action sur l’ostéopathie ». Un amendement déposé fin octobre 2025 a pourtant ouvert la porte à une modification du cahier des charges des contrats responsables. Rien n’est encore tranché.

Un paradoxe très français

La situation ne manque pas d’ironie. Au moment même où le déremboursement était discuté, la réforme de la protection sociale complémentaire dans la fonction publique, entrée en vigueur en janvier 2026, intégrait l’étiopathie — une discipline voisine — parmi les garanties obligatoires de certains contrats collectifs, contraignant des mutuelles comme la MGEN à élargir leur couverture.

Si l’État décidait demain d’exclure l’ostéopathie des contrats responsables, il se retrouverait à imposer d’un côté ce qu’il interdit de l’autre. Le député Guillaume Lepers (LR) a alerté sur un autre risque : sans remboursement, les patients pourraient se tourner davantage vers les médicaments ou multiplier les consultations chez le médecin, alourdissant la facture de la Sécurité sociale.

Encore faut-il que les ostéopathes eux-mêmes s’accordent sur la voie à suivre. La profession reste fragmentée entre plusieurs syndicats et organisations, et la question de l’accès en première intention — c’est-à-dire sans prescription médicale préalable — divise jusqu’au sein du corps médical.

Ce qu’il faut surveiller

Le congrès de Lyon, malgré son thème humaniste affiché, s’inscrit dans un moment charnière. Les prochaines semaines seront décisives : le gouvernement doit encore arbitrer, dans le cadre du prochain projet de loi de financement de la Sécurité sociale, le sort des médecines complémentaires dans les contrats de mutuelle. Une décision qui concernerait des millions d’assurés et quelque 40 000 praticiens dont beaucoup, déjà fragilisés économiquement, guettent le verdict avec une anxiété qui n’a rien de théorique.

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.