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Lapsus : Quand la langue des politiques fourche !

Villepin dit "démission" en pleine crise du CPE. Dati confond inflation et acte sexuel. Vivien demande en 1975 à ses collègues de "durcir leur sexe". Ces lapsus font rire et révèlent bien plus. Freud l'avait compris il y a plus d'un siècle.

Le 29 mars 2006, l’Assemblée nationale siège sous tension. Depuis plus de deux semaines, le pays est à feu et à sang sur le CPE, le contrat première embauche imaginé par Dominique de Villepin, alors Premier ministre de Jacques Chirac. La rue gronde, l’opposition ricane, et Nicolas Sarkozy, rival discret, attend dans l’ombre. Villepin monte au perchoir, comme il l’a fait des dizaines de fois, maître du verbe, drapé dans sa superbe. Et là, la langue fourche. Au lieu de la « décision » du Conseil constitutionnel, le mot qui sort est « démission ».

L’hémicycle explose de rires. Villepin ne cille pas. Il reste impassible. Mais le mal est fait ou plutôt, la vérité est dite.

Un accident qui n’en est pas un

Sigmund Freud l’a théorisé dès 1901 dans Psychopathologie de la vie quotidienne. Pour le fondateur de la psychanalyse, le lapsus n’est pas une erreur banale de fatigue ou d’inattention. C’est le signe d’une idée refoulée qui court-circuite, l’espace d’une fraction de seconde, la censure que le locuteur exerce en permanence sur sa propre parole. L’inconscient, dit Freud, travaille sans relâche. Et parfois, il gagne.

En politique, ce censeur intérieur porte un autre nom. On l’appelle le spin doctor, le conseiller en communication, la langue de bois. Chaque mot est pesé, répété, testé. Les éléments de langage circulent en réunion avant d’arriver en plateau. Un ministre n’improvise pas ou s’il le fait, il s’en excuse aussitôt. Dans ce monde-là, le lapsus est proprement subversif. Il dit ce que personne n’était censé entendre.

Ce 29 mars 2006, Villepin pensait-il à sa démission ? Très probablement pas de façon consciente. Mais les archives de l’INA montrent un homme sous pression extrême, pris en étau entre la contestation sociale et les ambitions de son rival de l’UMP. L’idée de la démission tournait, évidemment, dans toutes les têtes y compris la sienne.

La galerie des grands lapsus français

Il y a les lapsus qui font rire, et rien d’autre. En 2010, Rachida Dati, ancienne garde des Sceaux de Sarkozy, déclare sur Canal+ qu’elle voit « certains qui demandent des taux de rentabilité à 20-25%, avec une fellation quasi nulle ». Elle voulait dire « inflation ». L’hilarité est immédiate, le mot est repris en boucle. La même année, Brice Hortefeux, souhaitant évoquer des « empreintes génétiques », prononce « empreintes génitales ». Un an plus tard, Claude Guéant lance devant l’Assemblée nationale « gode électoral » au lieu de « code électoral ».

Ces lapsus-là appartiennent à la première catégorie : comiques, probablement produits par la fatigue ou par un effet de contiguïté phonétique. Ils font la joie des sites de compilations et des dîners en ville. Ils ne révèlent pas grand-chose, sinon l’humanité parfois bancale de ceux qui nous gouvernent.

Puis il y a la deuxième catégorie. Celle qui dérange.

Lionel Jospin, ancien Premier ministre socialiste, en fourni deux exemples saisissants, à dix ans d’intervalle. En 1984, alors Premier secrétaire du Parti socialiste, il évoque les « trotskistes » au lieu des « travaillistes » anglais, dans une salle qui éclate de rire lui le premier, tirant même la langue. Un lapsus comique, sauf que Jospin portait alors en lui ce que son parti ne voulait pas entendre : trois de ses proches ministres, dont il était conscient, avaient milité dans la Ligue communiste révolutionnaire dans leur jeunesse. Le mot refoulé était, semble-t-il, bien là. Bien des années plus tard, en janvier 2010, il récidive sur RTL en désignant Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du Fonds monétaire international, comme « directeur du Front National international ». Jospin, qui considérait DSK comme son principal concurrent pour une éventuelle candidature présidentielle à gauche, venait de livrer sans le vouloir le fond de sa pensée sur celui qu’il percevait comme un rival à neutraliser.

En 1975, le député gaulliste Robert-André Vivien, connu pour ses calembours douteux à l’Assemblée, intervient lors d’un débat sur la classification des films pornographiques. Il interpelle le ministre avec cette formule restée dans les annales : « Enfin, Monsieur le Ministre, durcissez votre sexe heu, pardon, votre texte. » La salle rit. Mais le contexte mérite attention : un élu, lors d’un débat portant précisément sur la sexualité, glisse le mot « sexe » là où ne devait figurer que le mot « texte ». Freud aurait souri.

Quand le lapsus devient document politique

C’est ici que la thèse freudienne prend toute sa portée. Dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud cite l’exemple d’un président du Reichstag autrichien qui ouvrit une séance parlementaire par ces mots : « Je constate la présence de la majorité des membres, et déclare par conséquent la séance close. » L’homme, visiblement, ne souhaitait pas que cette réunion ait lieu. Son inconscient avait dit ce que la politesse lui interdisait d’exprimer.

Le parallèle avec la politique française est saisissant. Le lapsus de Villepin n’est pas un accident linguistique parmi d’autres. Il intervient à un moment précis, sur un mot précis, dans une configuration politique précise. La « décision » du Conseil constitutionnel, c’est la sortie de crise rêvée, le sauvetage par le droit. La « démission », c’est l’issue que tout le monde voyait venir sauf celui qui l’aurait subie. Que le Premier ministre lui-même l’ait prononcée, même une fraction de seconde, dit quelque chose de l’état psychique réel d’un homme coincé dans une impasse.

Reste une question qui dérange davantage : à l’ère du clip de quinze secondes, des stories Instagram et des tweets préparés trois jours à l’avance, le lapsus existe-t-il encore ? Ou a-t-il été domestiqué, voire fabriqué ? Certains conseillers en communication ont souligné, sans en faire publicité, que quelques « déraillements » apparemment spontanés permettent à un candidat de paraître humain, accessible, libéré de ses éléments de langage. Un lapsus calculé, en somme ce qui serait la négation parfaite du lapsus au sens freudien.

La langue de bois et son seul ennemi

La professionnalisation de la parole politique a atteint un niveau sans précédent. Les équipes de communication préparent chaque interview, chaque plateau, chaque prise de parole à l’Assemblée. Les « éléments de langage » cette expression consacrée dans les antichambres circulent entre ministres avant les questions au gouvernement. Rien, en théorie, ne doit être laissé au hasard.

Et pourtant, la langue fourche encore. Parce que la fatigue existe. Parce que la pression psychique, à certains moments de crise, excède la capacité de contrôle. Parce que l’inconscient, comme disait Freud, travaille sans relâche.

C’est peut-être pour cette raison que le lapsus politique fascine autant. Dans un espace de parole hyper-formaté, il représente le seul moment où quelque chose d’involontaire passe. Le seul instant où le citoyen entend une voix qui n’a pas été relue par un cabinet.

Villepin a finalement démissionné le 15 mai 2007, après la victoire de Sarkozy à l’élection présidentielle. Sa langue l’avait précédé d’un an et deux mois.

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