Retraites : supprimer l’âge légal promet plus de liberté, mais risque de creuser les inégalités entre carrières longues et précaires
Gabriel Attal et Jordan Bardella remettent sur la table la suppression de l’âge légal de départ. Le débat oppose liberté de choix, financement du système et effets très inégaux selon les trajectoires professionnelles.

Ce que changerait la fin de l’âge légal
Partir à la retraite sans regarder un âge précis. Sur le papier, l’idée paraît simple. Dans la vraie vie, elle redistribue les gagnants et les perdants, selon la durée de carrière, la pénibilité du travail et la santé. Aujourd’hui, en France, l’âge d’ouverture des droits est fixé à 64 ans pour les personnes nées à partir du 1er janvier 1968, même si la réforme de 2023 a été suspendue jusqu’en 2028 pour certaines générations.
Le sujet revient au premier plan parce qu’il touche un marqueur politique très sensible : faut-il garder une règle unique pour tous, ou laisser chacun partir quand il a cotisé assez ? Derrière cette question, il y a aussi une bataille de méthode. Un système fondé sur la seule durée de cotisation avantage davantage ceux qui ont commencé tôt. En revanche, il peut pénaliser les carrières hachées, fréquentes chez les femmes, les salariés précaires ou ceux qui ont connu du chômage.
Un débat relancé par les ambitions de 2027
Gabriel Attal a remis cette idée sur la table en défendant un système « débarrassé de l’âge légal » et fondé sur la durée de cotisation. Jordan Bardella a, lui aussi, évoqué un système qu’il présente comme plus soutenable, sans toutefois donner d’âge de départ précis lors de son entretien du 28 mai 2026 sur LCI. Ce glissement n’est pas anodin : il marque un déplacement du débat, du slogan « retraite plus tôt » vers la question beaucoup plus technique du financement.
Le RN n’avance d’ailleurs pas d’une seule voix. Le 1er juin 2026, des proches de Marine Le Pen soulignaient encore une divergence nette avec Bardella sur ce sujet, rappelant que le parti avait défendu en 2023 un retour vers 60 à 62 ans selon le début de carrière. Autrement dit, la suppression de l’âge légal peut séduire en campagne, mais elle brouille la ligne politique d’un camp qui a longtemps promis l’inverse.
Pourquoi les experts alertent sur les effets concrets
Le premier risque est simple : sans âge légal, la retraite devient plus lisible pour certains, mais plus incertaine pour beaucoup d’autres. Aujourd’hui, le système français combine plusieurs règles. Il faut un âge d’ouverture des droits, une durée d’assurance, et, dans certains cas, une retraite à taux plein sans décote à 67 ans. Supprimer l’âge légal ne supprimerait donc pas les contraintes. Cela déplacerait le curseur vers les trimestres validés, ce qui favorise les carrières longues mais complexifie la situation de ceux qui n’ont pas eu un parcours continu.
Le second risque concerne l’emploi des seniors. Les pouvoirs publics reconnaissent eux-mêmes que le taux d’emploi des 60-64 ans reste inférieur à la moyenne européenne, et que les discriminations à l’embauche existent encore. Or un système sans âge légal suppose souvent que les salariés puissent vraiment rester en poste plus longtemps. Sinon, on crée un paradoxe très concret : des personnes trop âgées pour être embauchées, mais pas encore assez cotisées pour partir sans perte.
Enfin, il y a l’équation budgétaire. L’OFCE rappelle que la suspension du calendrier de la réforme de 2023 gèle temporairement la montée en charge pour les générations nées entre 1964 et 1968, puis fige l’âge à 62 ans et 9 mois jusqu’en janvier 2028. Le Sénat, de son côté, a évalué le coût de cette suspension à 0,1 milliard d’euros en 2026 pour l’ensemble du système. Supprimer l’âge légal irait bien au-delà d’un simple gel : cela obligerait à trouver d’autres recettes, ou à accepter une baisse des pensions, ou à faire travailler plus longtemps une partie de la population.
Qui gagne, qui perd, et sur quoi le débat bloque
Les gagnants potentiels sont faciles à identifier. Ce sont d’abord les salariés qui ont commencé à travailler tôt, souvent dans des métiers physiques, et qui pourraient partir plus vite sans dépendre d’un âge plancher. Ce sont aussi ceux qui ont une carrière complète et stable, car ils atteignent plus facilement le nombre de trimestres requis. En revanche, les perdants potentiels sont les travailleurs aux carrières heurtées, celles et ceux qui alternent temps partiel, chômage, maladie ou interruptions pour soins familiaux. Pour eux, la suppression de l’âge légal peut devenir une promesse trompeuse si elle n’est pas accompagnée de correctifs.
Les syndicats ne regardent pas tous ce débat de la même façon. La CFDT défend une logique de liberté de choix et insiste sur la retraite progressive à 60 ans, tout en jugeant le recul de l’âge légal injuste pour ceux qui n’ont pas les mêmes trajectoires. La CGT, elle, continue de réclamer un retour à 60 ans et voit dans la réforme de 2023 un recul social. Entre les deux, le patronat et une partie des économistes rappellent qu’un système par répartition dépend aussi de l’emploi des seniors et de la productivité globale du pays. Le vrai clivage n’est donc pas seulement idéologique. Il est aussi social et économique.
Au fond, le débat oppose deux promesses. La première vend plus de liberté individuelle. La seconde met l’accent sur la soutenabilité financière et l’emploi réel des plus de 55 ans. Tant que la France n’aura pas réglé ce point très concret — comment garder ou reclasser les seniors dans l’emploi — supprimer l’âge légal restera une réforme puissante sur le papier, mais lourde à faire tenir dans le monde du travail.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux fronts. D’un côté, les prises de position des candidats à la présidentielle de 2027 diront si la suppression de l’âge légal reste un slogan de campagne ou devient une vraie ligne de programme. De l’autre, les textes d’application de la suspension votée fin 2025 devront être pleinement stabilisés pour éviter de nouveaux blocages administratifs, alors que les caisses de retraite ont déjà dû composer avec des règles transitoires complexes.



