À Crépol, le débat sur le mobile raciste met la justice face aux attentes des familles et aux exigences de la preuve
Après le réquisitoire du parquet de Valence, la circonstance aggravante de racisme est contestée dans l’affaire du meurtre de Thomas à Crépol. Les juges d’instruction doivent encore trancher.

Dans l’affaire du meurtre de Thomas Perotto à Crépol, le parquet de Valence estime que les témoignages sur d’éventuels propos racistes sont trop imprécis pour établir une circonstance aggravante contre les quatorze mis en examen. Les juges d’instruction doivent désormais décider s’ils maintiennent cette qualification, au cœur d’un débat judiciaire et politique national.
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Dans l’affaire du meurtre de Thomas Perotto à Crépol, une question pourrait modifier la lecture judiciaire du dossier : les faits ont-ils été commis avec une motivation raciste ? Le parquet de Valence répond avec prudence. La maire de Romans-sur-Isère, Marie-Hélène Thoraval, juge au contraire cette position trop réservée.
Une nouvelle étape dans une affaire hors norme
Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, une rixe a éclaté à la sortie du bal de l’hiver, à Crépol, dans la Drôme. Des jeunes du village ont été confrontés à un groupe venu notamment du quartier de la Monnaie, à Romans-sur-Isère.
Plusieurs personnes ont été blessées à l’arme blanche. Quatre victimes ont subi de graves blessures. Thomas Perotto, âgé de 16 ans, est mort pendant son transfert vers l’hôpital.
Quatorze jeunes hommes ont ensuite été mis en examen. Ils sont poursuivis pour meurtre et tentatives de meurtre en bande organisée. Aucun n’a reconnu avoir porté le coup mortel, selon les éléments rendus publics dans le dossier.
L’affaire a rapidement dépassé le cadre judiciaire. Elle a suscité une forte émotion dans la Drôme et provoqué de nombreuses réactions politiques. Des responsables de droite et d’extrême droite y ont vu l’illustration d’un racisme visant les personnes blanches et d’une montée de l’insécurité dans les territoires ruraux.
Ce que dit le parquet de Valence
Dans son réquisitoire définitif, rendu le lundi 17 août 2026, le parquet de Valence conteste la circonstance aggravante de racisme retenue auparavant par les juges d’instruction.
Cette circonstance avait été retenue le 23 juillet 2026 contre les quatorze mis en examen. Les juges avaient estimé que Thomas pouvait avoir été tué en raison de son appartenance supposée à « la race blanche et à la nation française ».
Le parquet ne nie pas l’existence de témoignages évoquant des propos hostiles aux personnes blanches. Il estime toutefois que ces témoignages sont minoritaires, variables et imprécis. Certains seraient même contradictoires.
Autre difficulté relevée par les magistrats : aucun témoin ne serait capable d’attribuer précisément ces propos à l’un ou l’autre des mis en cause. Pour le parquet, ces éléments ne suffisent donc pas à établir la circonstance aggravante contre chaque personne poursuivie.
En droit français, cette circonstance ne repose pas uniquement sur le ressenti des proches ou sur le contexte général d’une affaire. Elle doit être établie à partir de propos, d’actes ou d’éléments montrant que l’infraction a été commise en raison de l’appartenance, réelle ou supposée, de la victime à une ethnie, une nation, une race ou une religion. C’est le cadre fixé par l’article 132-76 du Code pénal sur la circonstance aggravante de racisme.
La contestation de la maire de Romans-sur-Isère
Interrogée mardi 18 août 2026, Marie-Hélène Thoraval a jugé le parquet « un peu frileux ». La maire affirme que plusieurs témoignages vont dans le sens d’une dimension raciste.
Elle dit notamment se souvenir d’une réunion organisée avec Olivier Véran, alors chargé de rencontrer les familles. « Elles se sont toutes exprimées sur ce sujet, tout le monde était au courant », a-t-elle déclaré.
Pour l’élue, la question dérange parce qu’elle touche à un angle du racisme souvent moins reconnu dans le débat public. Elle estime que le « racisme antiblanc » doit être traité de la même manière que les autres formes de racisme.
Cette position répond à une attente politique et locale précise. Les habitants et les familles qui associent le drame à des propos visant les Blancs souhaitent que cette dimension soit pleinement examinée. Pour eux, écarter cette circonstance risquerait de minimiser une partie des faits vécus ou rapportés.
Mais le parquet défend une autre exigence. Son rôle consiste à apprécier la solidité juridique des éléments recueillis, individu par individu. Une qualification pénale ne peut pas reposer seulement sur l’émotion, la répétition d’un récit ou le contexte politique de l’affaire.
Une qualification qui peut changer la portée du dossier
La circonstance aggravante de racisme ne constitue pas une accusation autonome. Elle modifie la qualification des faits et peut entraîner une aggravation des peines encourues.
Son application suppose cependant de relier les éléments racistes à l’infraction et aux personnes poursuivies. Un propos rapporté sans auteur identifié peut avoir une valeur dans l’enquête. Il ne suffit pas forcément à établir la responsabilité pénale de chacun.
C’est toute la difficulté du dossier. Une dizaine de participants auraient évoqué auprès des gendarmes des propos « hostiles aux blancs » à la fin du bal. Pourtant, le parquet souligne que les déclarations ne permettraient pas de déterminer avec assez de précision qui a dit quoi, à quel moment et dans quelles circonstances.
Pour les familles et les élus qui soutiennent la qualification raciste, cette prudence peut être perçue comme une forme de déni. Pour la défense, elle peut au contraire apparaître comme le rappel d’un principe essentiel : chaque mis en examen doit être jugé sur des éléments personnels et vérifiables.
La controverse dépasse donc le seul cas de Crépol. Elle interroge la manière dont la justice traite les violences collectives, les témoignages recueillis dans la confusion et les affaires fortement politisées.
La décision revient aux juges d’instruction
Le réquisitoire du parquet ne tranche pas définitivement la question. Il s’agit d’une demande adressée aux juges d’instruction, qui doivent désormais décider quelles qualifications retenir dans leur ordonnance de règlement.
Les magistrats peuvent suivre les réquisitions du parquet. Ils peuvent aussi retenir la circonstance aggravante de racisme s’ils estiment que le dossier contient suffisamment d’éléments. Leur décision déterminera la suite de la procédure et le contenu d’un éventuel procès.
Le débat porte également sur la concomitance, c’est-à-dire la possibilité que plusieurs circonstances aggravantes soient retenues ensemble lorsqu’elles sont liées aux mêmes faits. Là encore, les juges devront apprécier précisément les éléments du dossier.
Ce qu’il faut surveiller
La prochaine échéance sera donc l’ordonnance des juges d’instruction de Valence. Elle précisera les charges retenues contre les quatorze mis en examen et dira si la circonstance aggravante de racisme est maintenue.
Cette décision ne dira pas encore qui est coupable. Elle fixera le cadre juridique d’un éventuel procès. Elle permettra surtout de savoir si la justice considère que les éléments disponibles établissent un lien suffisamment précis entre les violences, les propos rapportés et les personnes poursuivies.
Dans ce dossier, l’enjeu judiciaire reste distinct de l’affrontement politique. Les premiers cherchent à établir des faits individualisés. Le second continue de s’appuyer sur une affaire devenue un symbole national de l’insécurité, de l’immigration et du racisme.



