Après deux quinquennats, la France cherche encore l’héritage de Macron entre dette, censure et promesse de puissance
Derrière le bilan Macron, le débat oppose ambition européenne et fragilité intérieure. Dette élevée, Assemblée fragmentée et motions de censure redessinent l’héritage politique du président.

La question derrière le jugement
Quand un président promet de « transformer » le pays, que reste-t-il vraiment à la fin ? Pour Emmanuel Macron, la réponse se joue désormais entre deux récits irréconciliables : celui d’un chef de l’État qui a voulu renforcer la France en Europe, et celui d’un pouvoir qui aurait laissé derrière lui une machine politique abîmée, un État plus endetté et un pays plus difficile à gouverner.
C’est dans ce décor qu’intervient la charge de Nicolas Baverez. Elle ne parle pas seulement d’un bilan personnel. Elle renvoie à une question plus large, très française : un quinquennat peut-il réussir si, en même temps, le pays gagne en visibilité internationale mais perd en stabilité intérieure ?
Deux quinquennats, un même paradoxe
Depuis 2017, Emmanuel Macron a mis en avant une ligne constante : plus d’Europe, plus de puissance, plus de réformes. L’Élysée l’a encore rappelé dans ses prises de parole récentes sur la défense européenne, l’énergie et la place de la France dans l’ordre mondial. Le message est clair : la France doit rester un acteur qui décide, pas un pays qui subit.
Mais, dans le même temps, le tableau intérieur s’est durci. L’Assemblée nationale a été dissoute le 9 juin 2024, après des élections européennes très défavorables au camp présidentiel. Le président a alors pris un pari politique majeur. Ce pari a conduit à une Assemblée fragmentée, à une séquence de gouvernements sans majorité claire, puis à une série de motions de censure et de 49.3 sur les budgets récents.
Autrement dit, le macronisme a voulu incarner la maîtrise. Il s’est retrouvé associé à l’instabilité.
Les faits qui nourrissent le procès en « ruines »
Le reproche le plus dur porte sur les comptes publics. Selon l’Insee, le déficit public français atteint 5,1 % du PIB en 2025, après 5,8 % en 2024. La dette publique s’établit à 115,6 % du PIB à la fin de 2025. Ce n’est pas un simple détail technique. C’est le signe d’une marge de manœuvre budgétaire très réduite pour les années qui viennent.
Le marché du travail n’offre pas non plus un contre-récit complètement rassurant. Au quatrième trimestre 2025, le taux de chômage atteint 7,9 %, en hausse sur un an. Le taux d’emploi reste élevé, mais la progression s’essouffle. Cela signifie que la France ne se trouve ni dans une crise sociale ouverte, ni dans une situation de plein emploi solide. Elle reste coincée dans une zone grise.
Sur le plan institutionnel, la séquence parlementaire de 2025 et 2026 a installé une forme de routine de crise. Le vote du budget passe par des engagements de responsabilité du gouvernement, puis par le rejet de motions de censure. Cette mécanique est prévue par la Constitution. Mais, à force d’être utilisée, elle donne le sentiment d’un système qui tient par à-coups, pas par adhésion.
Ce que cela change concrètement
Le premier effet est budgétaire. Quand la dette grimpe et que le déficit reste au-dessus des normes européennes, chaque arbitrage devient plus coûteux. Il faut choisir entre réduire les dépenses, augmenter certaines recettes, ou repousser encore l’ajustement. Dans tous les cas, l’État a moins de place pour financer l’école, l’hôpital, les collectivités ou la transition écologique sans créer de nouveaux conflits.
Le deuxième effet est politique. Un pouvoir sans majorité stable gouverne plus lentement. Il négocie davantage, mais il tranche aussi plus difficilement. Pour les grands partis, cela ouvre un espace d’influence. Pour les petites collectivités, les ménages et les services publics, cela veut souvent dire décisions plus tardives, réformes plus brouillonnes et visibilité plus faible. La crise institutionnelle n’est pas abstraite. Elle se traduit dans le quotidien.
Le troisième effet touche l’image de la France. Emmanuel Macron a voulu faire de la France une puissance d’entraînement en Europe, capable de peser sur l’Ukraine, la défense, l’énergie ou la souveraineté industrielle. Cet objectif reste lisible dans ses interventions récentes. Mais il se heurte à une contradiction simple : on pèse moins à Bruxelles quand on doit passer son temps à stabiliser Paris.
Qui dit quoi, et qui y gagne
Les critiques les plus dures viennent de ceux qui estiment que le macronisme a cassé l’équilibre entre puissance et solidité. Le Parti socialiste accuse Emmanuel Macron d’avoir creusé les déficits par une politique fiscale favorable aux plus aisés et rappelle qu’à son arrivée, le déficit était plus bas qu’aujourd’hui. Le Rassemblement national, lui, décrit une politique qui fragilise les territoires, les communes et les classes populaires. Ces deux camps ne défendent pas la même vision du pays, mais ils convergent sur un point : pour eux, le bilan Macron a surtout coûté aux catégories moyennes et aux services publics.
En face, la défense du bilan macroniste repose sur un autre argument : la France aurait évité l’immobilisme. Le président et son entourage mettent en avant les réformes, la place prise par la France dans les débats européens, et la volonté de garder une capacité d’action internationale. Cette lecture bénéficie surtout aux partisans d’un exécutif fort, aux milieux économiques attachés à la stabilité réglementaire, et à ceux qui voient dans l’Europe un levier plus qu’une contrainte.
Entre les deux, Nicolas Baverez occupe une place particulière. Sa critique ne relève pas de la pure opposition partisane. Elle s’inscrit dans une tradition libérale et républicaine inquiète du déclin de la capacité d’État. En clair : il ne reproche pas seulement à Macron d’avoir déplu. Il lui reproche d’avoir affaibli les moyens mêmes de l’action publique. Cette grille de lecture parle à une partie des élites économiques et administratives, mais elle reste contestée par ceux qui estiment que les réformes macronistes ont justement modernisé le pays.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, la trajectoire budgétaire de 2026, car la moindre tension sur les recettes ou les dépenses relancera la bataille sur le redressement des comptes. Ensuite, la stabilité parlementaire, puisque chaque texte sensible peut rallumer la menace d’une censure. Enfin, la fin de mandat de Macron, qui laissera une question très simple derrière elle : la France sortira-t-elle de ces années avec plus de capacité à décider, ou avec plus de défiance envers ses institutions ?
Voilà le cœur du débat. Pas seulement savoir si Emmanuel Macron a réussi. Mais savoir s’il a renforcé le pays ou seulement accéléré ses contradictions.



