Quand CNews donne régulièrement la parole à Xenia Federova, le public doit-il s’inquiéter du pluralisme et du récit pro-Kremlin ?
La présence récurrente de Xenia Federova sur CNews relance le débat sur le pluralisme, l’influence russe et le rôle de l’Arcom. Entre liberté d’expression et responsabilité éditoriale, les lignes de fracture restent nettes.

Quand une chaîne d’info donne la parole à une ancienne patronne de RT, que voit le public ?
Une antenne de télévision n’est pas qu’un décor. Elle peut aussi servir de caisse de résonance. Et quand une ancienne dirigeante de RT France, Xenia Federova, revient chaque semaine sur CNews, la question n’est plus seulement celle de la liberté d’expression. Elle devient aussi celle du pluralisme, de l’influence et du traitement d’un conflit toujours brûlant.
Le sujet est sensible pour une raison simple : RT et Sputnik ont été frappés par des sanctions européennes en mars 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, au nom de la lutte contre la manipulation informationnelle. Dans le même temps, les chaînes privées françaises restent soumises à des obligations de pluralisme et d’honnêteté de l’information, sous le contrôle de l’Arcom.
C’est dans ce cadre que Valérie Hayer, présidente du groupe Renew au Parlement européen, a saisi l’Arcom au sujet de Xenia Federova. Son accusation est nette : selon elle, l’ancienne patronne de RT France relaie sur des médias français un récit aligné sur le Kremlin, tout en intervenant dans un paysage audiovisuel qui doit respecter des règles précises.
Le dossier Federova, ou l’histoire d’un retour très politique
Xenia Federova n’est pas une invitée comme une autre. Journaliste russe, elle a dirigé RT France entre 2017 et 2023. Son livre Bannie, publié chez Fayard, présente son parcours comme un combat pour la liberté de penser, de s’exprimer et d’informer. L’ouvrage défend aussi une lecture de la guerre en Ukraine très éloignée du consensus européen, en évoquant un conflit souvent présenté, selon elle, comme une agression russe.
Le fond du reproche, pour ses critiques, tient à cela : Federova ne se contente pas de raconter sa propre éviction du paysage médiatique français. Elle réintroduit, dans des médias puissants, des éléments de langage déjà associés au récit du Kremlin. Dans les extraits et comptes rendus publiés au printemps 2025, elle parle notamment de “liberté d’expression” menacée en France et reprend une lecture du conflit ukrainien qui inverse les responsabilités.
Ce n’est pas un détail. Depuis le 2 mars 2022, l’Union européenne a suspendu la diffusion de RT et Sputnik sur son territoire, estimant que ces médias étaient contrôlés par l’État russe et engagés dans une opération de manipulation. Cette décision a placé les anciennes figures de ces rédactions dans une situation particulière : elles restent des personnalités médiatiques, mais leur parole est désormais lue à travers le prisme du conflit informationnel.
Ce que ça change concrètement pour les publics, les chaînes et le régulateur
Pour CNews, le bénéfice est clair : Federova apporte un récit, un visage et une charge polémique qui attirent l’audience. La chaîne peut aussi se présenter comme un espace où toutes les thèses circulent, y compris les plus controversées. C’est un argument puissant dans une bataille très française : celle de la liberté d’antenne face aux critiques de biais éditorial.
Pour ses détracteurs, le mécanisme est inverse. Donner régulièrement la parole à une ancienne patronne de RT, sans contrepoids suffisant, ne relève pas d’un simple débat d’idées. Cela peut normaliser un récit qui brouille l’identification de l’agresseur dans la guerre en Ukraine et déplacer la discussion du terrain des faits vers celui de la confrontation symétrique des opinions.
Le public, lui, se retrouve au milieu. Il ne voit pas forcément les chaînes de propriété, les liens capitalistiques ou le statut d’un média sanctionné. Il voit surtout un visage à l’antenne, une assurance, un ton. C’est précisément là que se joue une partie de l’influence : dans la banalisation de discours qui paraissent, à force de répétition, entrer dans le champ du débat ordinaire.
Le régulateur, enfin, doit marcher sur une ligne étroite. L’Arcom n’est pas censée arbitrer les opinions. En revanche, elle doit veiller au pluralisme, à l’indépendance de l’information et au respect des obligations des chaînes. Depuis la décision du Conseil d’État du 13 février 2024, l’Autorité doit réexaminer plus strictement le cas de CNews, au-delà du seul décompte des temps de parole politiques.
Cette évolution a une portée très concrète. Elle élargit le champ du contrôle sur les sujets qui prêtent à controverse. En clair, une chaîne ne peut plus se contenter d’invoquer l’équilibre formel des invités politiques si, dans le fond, elle impose de manière durable une seule lecture d’un sujet sensible.
Les arguments contraires : liberté d’expression contre responsabilité éditoriale
Les défenseurs de CNews opposent un argument simple : une chaîne d’information n’est pas un tribunal de la pensée. Elle doit pouvoir inviter des personnalités contestées, des analystes en rupture avec le consensus, voire des voix dérangeantes. C’est aussi la logique revendiquée par la chaîne dans son discours sur la “liberté d’expression”, thème récurrent de son éditorial et de sa communication.
Cette position bénéficie d’abord à la chaîne elle-même. Elle nourrit son identité éditoriale et son audience. Elle profite aussi, dans une certaine mesure, à Xenia Federova, dont la présence dans des médias français légitime une réinstallation dans le débat public après la disparition de RT France. Mais elle sert moins les téléspectateurs si elle se traduit par une confusion systématique entre pluralisme et réhabilitation de récits issus d’un appareil de propagande.
Les critiques, elles, ne demandent pas l’interdiction d’une opinion. Elles demandent que les médias de grande audience assument leurs responsabilités quand ils accueillent des intervenants liés à un État sanctionné pour sa guerre informationnelle. RSF, de son côté, conteste depuis longtemps la manière dont CNews remplit ses obligations de pluralisme, même si l’Arcom a récemment estimé ne pas avoir constaté de contournement des règles sur le mois de mars 2025.
Autrement dit, le vrai clivage n’oppose pas censure et liberté pure. Il oppose deux lectures du même principe : la liberté d’expression comme droit de tout dire, et la liberté d’expression comme droit à une information sincère, diverse et identifiable. Dans le cas Federova, c’est cette tension qui rend le dossier explosif.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le dossier ne s’arrête pas à une séquence médiatique. L’Arcom continue d’examiner les saisines visant CNews et d’autres chaînes du groupe, dans un contexte de contrôle renforcé depuis la décision du Conseil d’État. Le prochain enjeu sera de savoir si le régulateur estime qu’une invitation récurrente de Xenia Federova relève du débat légitime ou d’un déséquilibre plus profond de l’antenne.
En parallèle, la question plus large demeure : jusqu’où un média peut-il aller dans la mise en scène du contre-récit sans devenir l’outil, même indirect, d’une stratégie d’influence ? C’est là que se joue, au-delà du cas Federova, un morceau de la bataille européenne pour la fiabilité de l’information.



