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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Le départ du patron de l’ESCP révèle un virage plus large : l’école de commerce mise sur la technologie et interroge son modèle

La démission de Léon Laulusa survient alors que l’ESCP lance une école de technologie et renouvelle sa stratégie. Un virage qui illustre la concurrence accrue entre grandes écoles et les débats sur l’hybridation des formations.

Journaliste en rédaction préparant un sujet territorial avec carnet, micro sans logo et carte papier floue.

Pourquoi ce départ interroge

Quand un dirigeant part au moment même où son école annonce une transformation lourde, la question est simple : s’agit-il d’un coup d’arrêt ou d’un passage de relais bien préparé ? À l’ESCP, le calendrier donne forcément l’impression d’un tournant.

La grande école de management ne se contente plus de former des profils de finance, de marketing ou d’entrepreneuriat. Elle veut désormais installer, en plus de son socle historique, une School of Technology en 2027 et une School of Governance en 2029, dans le cadre du plan stratégique « Bold & United » 2026-2030.

Cette bascule n’est pas anecdotique. Elle dit quelque chose d’un marché de l’enseignement supérieur très concurrentiel, où les écoles cherchent à élargir leur offre pour rester visibles, attirer des étudiants et répondre aux besoins des entreprises. ESCP a d’ailleurs récemment nommé Cédric Denis-Rémis à la tête de cette future école de technologie, avec une première rentrée annoncée pour septembre 2027.

Ce que prépare ESCP

Le projet est clair. ESCP veut faire converger management et technologie. L’école explique que la nouvelle structure doit former des étudiants « à l’intersection de l’expertise technologique, de la vision stratégique et de la responsabilité managériale ». Dans sa communication officielle, elle présente cette évolution comme le premier grand jalon de son plan 2026-2030.

La direction défend une logique de complémentarité. Selon Léon Laulusa, les technologies transforment en profondeur les modèles économiques et les compétences attendues. L’école dit donc vouloir former des « leaders » capables de relier innovation, excellence académique et monde de l’entreprise. C’est un discours cohérent avec l’histoire d’ESCP, qui met déjà en avant des parcours croisés avec des disciplines comme le droit, les mathématiques ou les écoles d’ingénieurs.

Mais cette stratégie a aussi une dimension très pratique. Le campus historique de Paris doit être rénové, avec une livraison attendue pour la rentrée 2029. Le chantier porte sur 27 295 m². Il doit moderniser les bâtiments, améliorer leur performance énergétique et accompagner une expérience pédagogique plus ouverte sur la ville. En clair : la transformation ne sera pas seulement académique, elle sera aussi immobilière et financière.

Qui gagne, qui s’inquiète

Pour ESCP et pour sa tutelle consulaire, l’intérêt est évident. Une école plus hybride, plus technologique et plus ouverte aux enjeux publics peut renforcer son attractivité auprès des étudiants, des recruteurs et des partenaires. La gouvernance de l’école reste d’ailleurs étroitement liée à la CCI Paris Île-de-France, qui en est le principal actionnaire, avec l’association des alumni et la fondation.

La CCI a elle aussi intérêt à ce que le projet réussisse. Elle finance et pilote déjà plusieurs écoles, et elle a engagé, avec la Banque des Territoires et Société Générale, la rénovation du campus ESCP. Le signal est clair : l’écosystème consulaire investit pour maintenir des établissements capables de peser dans le haut du tableau.

Du côté des étudiants et des familles, le bénéfice potentiel est réel. Une école qui ajoute la technologie à son offre peut donner accès à des compétences plus recherchées sur le marché du travail, notamment en intelligence artificielle, en data ou en transformation numérique. Dans un contexte où les classements et l’employabilité comptent énormément, cette promesse pèse lourd.

Mais il existe aussi des réserves. Une partie du monde universitaire critique depuis longtemps la montée d’une logique utilitariste dans l’enseignement supérieur. Le SNESUP-FSU dénonce la poussée d’un modèle où l’utilité économique devient la boussole principale, au risque d’affaiblir l’ambition scientifique et la liberté académique. Dans cette lecture, la création d’une école de technologie peut être vue comme une réponse aux besoins du marché plus que comme un projet de savoir.

Une frontière de plus en plus floue

Le débat dépasse largement ESCP. Depuis plusieurs années, les écoles de management et les écoles d’ingénieurs se rapprochent. Des doubles diplômes se multiplient. Des programmes mêlent management, data, transformation numérique ou innovation. Le modèle de l’« hybridation » devient même un argument de vente dans plusieurs établissements. ESCP ne fait donc pas figure d’exception ; elle pousse simplement la logique plus loin.

Cette évolution profite surtout aux grandes structures, capables d’investir dans des équipes, des locaux et des partenariats internationaux. Les écoles dotées de moyens importants peuvent se diversifier. Les plus petites, elles, ont plus de mal à suivre. C’est l’un des effets concrets de la concurrence entre établissements : l’innovation pédagogique devient aussi une question de puissance financière.

Dans ce cadre, le départ du directeur prend une autre signification. Il ne ressemble pas seulement à une affaire de personne. Il marque surtout le moment où un projet stratégique doit quitter la phase de conception pour entrer dans celle de l’exécution. Et c’est là que les tensions apparaissent souvent : entre vision et mise en œuvre, entre gouvernance et indépendance, entre ambitions académiques et contraintes budgétaires.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, la capacité d’ESCP à installer durablement sa future School of Technology, avec une première promotion attendue en septembre 2027. Ensuite, la manière dont la gouvernance de l’école gérera le chantier du campus parisien jusqu’à la rentrée 2029. C’est à ce moment-là que l’on saura si la transition annoncée ressemble à une continuité assumée ou à une vraie rupture de méthode.

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