Paracétamol : la bataille des dix centimes révèle le casse-tête des médicaments matures
Alors que les premières boîtes de paracétamol fabriquées avec un principe actif français sont attendues en 2027, le gouvernement envisage déjà d’abaisser leur prix. Derrière ce bras de fer se dessine une question plus large : jusqu’où peut-on comprimer le prix des médicaments anciens tout en demandant aux industriels de produire davantage en France et en Europe ?

À partir de 2027, Opella et UPSA doivent commercialiser les premiers lots de Doliprane, d’Efferalgan et de Dafalgan utilisant le principe actif produit par Seqens à Roussillon, en Isère. Mais au même moment, le gouvernement envisage de diminuer de 13 % le prix fabricant de la présentation la plus vendue, soit une baisse de dix centimes par boîte.
Le montant paraît dérisoire. Multiplié par plus de 400 millions de boîtes remboursées chaque année, il représente cependant plusieurs dizaines de millions d’euros d’économies potentielles pour l’Assurance-maladie. Pour les industriels, la mesure entre toutefois en contradiction avec les engagements de relocalisation pris depuis la crise sanitaire. Produire le principe actif en France coûterait environ 60 % plus cher qu’en Asie, selon les estimations avancées par la filière.
« Cette proposition est incompatible et contradictoire avec les objectifs affichés de réindustrialisation et de souveraineté sanitaire », estime Ségolène de Marsac, présidente d’Opella France. Opella et UPSA réclament au contraire une revalorisation du prix pour absorber une partie du surcoût du « fait en France ».
Quand la baisse des prix fragilise les médicaments du quotidien
Le paracétamol constitue un cas spectaculaire par ses volumes, mais la tension qu’il révèle concerne une catégorie beaucoup plus large : celle des médicaments matures. Commercialisés depuis plusieurs années, parfois plusieurs décennies, ces traitements restent très présents dans les prescriptions malgré la fin de leurs brevets et l’arrivée des génériques. Antidouleurs, corticoïdes, traitements cardiovasculaires, antiépileptiques ou médicaments psychiatriques, leur prix a souvent diminué au fil des négociations avec le Comité économique des produits de santé. Dans le même temps, les coûts de production, de contrôle qualité, de pharmacovigilance, de stockage et de mise en conformité ont progressé.
Pour les laboratoires spécialisés dans les médicaments matures, la question n’est donc pas seulement celle du prix facial d’une boîte. Elle concerne la capacité à maintenir une autorisation de mise sur le marché, à qualifier plusieurs fournisseurs, à moderniser une ligne de production ou à transférer un produit vers un site européen lorsque cela devient nécessaire.
Cheplapharm France, qui gère un portefeuille de médicaments princeps matures, est directement confronté à cette équation. Dans une tribune publiée dans le JDD, sa directrice générale Caroline Jacquin estimait que « c’est cette pression économique qui pousse certains médicaments essentiels à disparaître ». Elle souligne ainsi que les arbitrages tarifaires peuvent finir par modifier les décisions industrielles sur certains produits très faiblement valorisés.
Le constat est également porté par d’autres acteurs du médicament mature, parmi lesquels Biocodex, Ethypharm, CDM Lavoisier, LXO, Opella ou UPSA. Réunis depuis février au sein du nouveau syndicat MedFrance, ils demandent que les prix prennent davantage en compte les différences entre les médicaments innovants et les produits anciens, ainsi que l’origine française ou européenne de leur production.
Quand le prix devient un choix industriel
Pour les pouvoirs publics, le raisonnement reste d’abord budgétaire. La progression des dépenses de médicament et le déficit de l’Assurance-maladie poussent à rechercher de nouvelles économies. Un rapport conjoint de l’IGAS et de l’IGF publié en mai propose d’ailleurs de renforcer le recours aux baisses de prix, tout en réexaminant les dispositifs qui utilisent les tarifs pour soutenir les investissements industriels.
Les industriels ne demandent pas nécessairement une revalorisation générale de tous les médicaments matures. Ils plaident plutôt pour une approche ciblée, produit par produit, tenant compte du niveau de prix, des coûts réels, du caractère essentiel du traitement et des investissements engagés pour sécuriser sa fabrication.
Le débat autour du paracétamol résume cette difficulté. Une baisse de dix centimes peut produire une économie immédiate pour les comptes publics mais elle peut aussi réduire l’intérêt économique d’un investissement industriel demandé et soutenu quelques années plus tôt par l’État. La rencontre entre le gouvernement et les fabricants de paracétamol devra donc trancher bien davantage que le prix d’une boîte d’antidouleur. Elle dira si la politique du médicament peut simultanément poursuivre trois objectifs : maîtriser les dépenses, renforcer la production européenne et préserver un modèle viable pour les traitements anciens qui restent au cœur des soins quotidiens.



