8 juin 1637 : Descartes publiait le Discours de la Méthode, logiciel secret de la technocratie française
e 8 juin 1637, René Descartes publiait son Discours de la Méthode, premier texte fondateur de la philosophie moderne. Près de quatre siècles plus tard, ses quatre règles structurent encore la manière dont la France forme et pense ses élites dirigeantes.

Un opuscule sans nom d’auteur, paru dans une ville étrangère, dans une langue que les savants ne prennent pas au sérieux. Le 8 juin 1637, René Descartes fait paraître à La Haye son Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. Il n’a pas signé. Sa devise dit tout : Larvatus prodeo, « je m’avance masqué ». Quatre ans plus tôt, l’Église avait condamné Galilée. On prend ses précautions.
Descartes est déjà célèbre dans les cercles cultivés d’Europe. Il a 41 ans. Ce qu’il propose, en quelques dizaines de pages, est une petite révolution : on n’accepte plus une idée parce qu’Aristote ou le pape l’ont dit. On doute, on analyse, on recompose, on vérifie. Quatre règles. Simples, radicales, universelles.
Personne, à l’époque, n’aurait imaginé que ces quatre règles allaient devenir, trois siècles et demi plus tard, le mode opératoire officieux de la haute fonction publique française.
La méthode, épreuve reine de tous les concours
Entrez aujourd’hui à l’INSP (l’Institut national du service public, ex-ENA), à Polytechnique, à Sciences Po, ou dans n’importe quel concours de catégorie A de la fonction publique. L’épreuve centrale, celle qui fait ou défait les carrières, s’appelle la note de synthèse. Son protocole est immuable : prendre connaissance d’un dossier de documents, identifier les éléments pertinents, les décomposer, les réagencer du simple au complexe, formuler une conclusion claire.
Règle du doute. Règle de l’analyse. Règle de la synthèse. Règle de l’énumération. C’est, mot pour mot, le programme du Discours de la Méthode.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est une filiation. La Troisième République, en construisant son système de grandes écoles et de concours administratifs au XIXe siècle, a fait de la rigueur cartésienne le critère de sélection de ses cadres. L’idée, au fond, est celle-ci : gouverner est d’abord un problème de méthode. Si l’on décompose bien le problème, si l’on remonte des faits simples aux conclusions complexes, si l’on vérifie que rien n’a été oublié, alors la bonne décision émerge naturellement.
La force et l’angle mort
Cette conviction a produit une administration d’une cohérence rare. La France est probablement la seule démocratie où un haut fonctionnaire peut, en quelques heures, rédiger une note sur n’importe quel sujet, avec un plan en deux parties et deux sous-parties, des transitions soignées et une conclusion opérationnelle. C’est une compétence réelle. Elle explique la capacité de l’État français à concevoir des politiques complexes : la Sécurité sociale, le plan Calcul, le TGV, le programme nucléaire civil.
Reste que. La méthode cartésienne est une méthode de traitement de l’information disponible. Elle suppose que le problème peut être décomposé, que les éléments sont identifiables, que la réalité obéit à une logique accessible à la raison. Ce n’est pas toujours le cas.
En novembre 2018, les gilets jaunes surgissent sur les ronds-points. Les hauts fonctionnaires qui ont rédigé les notes sur la taxe carbone avaient correctement analysé le problème climatique et les arbitrages budgétaires. Ils avaient, en revanche, mal décomposé un autre élément du dossier : la vie concrète des ménages des zones périphériques, leur dépendance à la voiture, leur sentiment d’abandon. Des observateurs, notamment des sociologues et des élus de terrain, avaient pourtant alerté. Ils n’avaient pas été suffisamment entendus, car leurs signaux n’entraient pas facilement dans une note de synthèse en deux parties.
C’est l’angle mort du cartésianisme d’État. Il est redoutable avec ce qui se mesure et se classe. Il est moins à l’aise avec ce qui se ressent, se vit, circule dans les territoires sans laisser de trace dans un rapport.
Descartes lui-même s’en méfiait
Ce serait une erreur, d’ailleurs, de faire de Descartes le patron de la technocratie froide. Lui-même avait intégré dans son système une limite fondamentale : la méthode ne fonctionne que si celui qui l’applique possède le bon sens pour distinguer ce qui mérite d’être analysé. Or le Discours commence précisément par une ironie sur ce point : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu… » Autrement dit, le vrai problème n’est pas la méthode.



