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GRANDES PUISSANCES

Quand Berlin et Varsovie préfèrent Washington, la défense européenne que Paris appelle de ses vœux reste bloquée

Au Sénat, deux experts allemand et polonais ont rappelé que la sécurité de leurs pays reste liée à Washington. L’audition bouscule l’idée d’une défense européenne autonome et montre le fossé entre les ambitions françaises et les priorités de ses voisins.

Audition au Sénat sur la défense européenne, avec micros, sièges rouges et experts étrangers face aux sénateurs.

Une question simple, une réponse embarrassante

Peut-on vraiment bâtir une défense européenne qui s’émancipe des États-Unis, quand les principaux pays concernés n’ont pas la même définition du mot « autonomie » ? Au Sénat, une audition du 12 février 2026 a remis cette tension au centre du débat.

Ce jour-là, la commission des affaires européennes a entendu deux experts venus d’Allemagne et de Pologne : Jacob Ross, de la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik, et Melchior Szczepanik, du Polski Instytut Spraw Międzynarodowych. Le Sénat voulait éclairer les grands dossiers européens. Il a surtout mis au jour une réalité politique beaucoup moins confortable pour Paris.

Ce que pensent Berlin et Varsovie

Le cœur du message est clair : pour Varsovie, l’allié principal reste Washington. Melchior Szczepanik l’a dit sans détour devant les sénateurs. Du point de vue polonais, la dissuasion nucléaire américaine demeure le pilier de la sécurité nationale.

Côté allemand, Jacob Ross a rappelé un autre point décisif : l’Allemagne a reconstruit sa place en Europe à travers des cadres collectifs, de l’ONU à l’OTAN puis à l’Union européenne. Il a aussi souligné que, dans la pratique, une grande partie des élites allemandes continue de se référer aux États-Unis dès qu’une décision stratégique devient difficile.

Son exemple le plus parlant concerne le renseignement antiterroriste. Selon lui, près de 90 % des informations utilisées par la sécurité intérieure allemande pour prévenir des attaques viennent des services américains, notamment de la NSA. C’est ce type de dépendance qui rend, à ses yeux, toute rupture transatlantique politiquement et techniquement risquée.

Pourquoi cette ligne de fracture compte

En France, le débat sur l’« autonomie stratégique » a souvent un ton volontariste. La diplomatie française défend depuis des années une Europe de la défense plus solide, et la Boussole stratégique de l’Union européenne, endossée en 2022, vise justement à renforcer les capacités de sécurité et de défense des Vingt-Sept. Mais entre l’objectif affiché et la réalité des alliés, il y a un fossé.

Les partenaires de la France ne voient pas tous le même intérêt à pousser loin l’idée d’une défense européenne autonome. L’Allemagne reste liée à l’architecture transatlantique, et Berlin discute bien d’options avec Paris, mais sans vouloir rompre avec le parapluie américain. En janvier 2026, Friedrich Merz a bien évoqué des discussions sur une « shared nuclear umbrella » avec des alliés européens, tout en précisant que rien n’était décidé et que ces échanges ne contredisaient pas la dissuasion partagée au sein de l’OTAN.

La Pologne, elle, garde une logique plus nette encore : face à la Russie, la garantie américaine reste jugée prioritaire. Ce choix bénéficie d’abord aux États qui se sentent les plus exposés sur le flanc est de l’Europe. Il rassure aussi ceux qui craignent de financer une capacité européenne encore incomplète. En revanche, il freine les ambitions françaises d’une Europe de la défense plus indépendante.

Le nœud du problème : l’argent, la doctrine et la confiance

Le débat n’est pas seulement idéologique. Il est aussi budgétaire et opérationnel. Reuters rappelait fin février 2026 que la France consacre environ 5,6 milliards d’euros par an à l’entretien de sa force de dissuasion, forte d’environ 290 armes nucléaires. Autrement dit, même la première puissance nucléaire de l’Union ne dispose pas d’un levier extensible à l’infini pour protéger seule ses voisins.

Il y a aussi une question de commandement. Qui décide ? Qui paie ? Qui contrôle l’usage ? C’est là que les réticences remontent. Des responsables européens interrogés par Reuters jugeaient encore, fin février, qu’un élargissement du rôle français soulèverait immédiatement les sujets de partage des coûts, de contrôle politique et de priorité donnée aux forces conventionnelles, celles qui combattent avant le nucléaire.

À l’inverse, Paris insiste sur un principe simple : la dissuasion française reste nationale, donc sous contrôle exclusif du président de la République. C’est le socle de sa crédibilité. La France veut faire comprendre ce qu’elle peut offrir aux Européens, sans promettre une fusion des chaînes de décision. Cette ligne explique pourquoi l’idée d’un partage de la bombe suscite autant d’attentes que de méfiance.

Ce que révèle l’audition

Cette audition ne dit pas que l’Europe de la défense est impossible. Elle dit quelque chose de plus précis : les Européens ne partent pas du même point, ni avec les mêmes priorités. Pour la France, renforcer l’Europe doit aussi renforcer son autonomie politique. Pour l’Allemagne et la Pologne, la priorité immédiate reste de conserver un ancrage américain crédible, surtout face à la Russie et aux incertitudes sur la durée de l’engagement de Washington.

Dans les faits, le bénéfice n’est pas le même selon les pays. Les États de l’Est gagnent une garantie rapide en restant sous parapluie américain. L’Allemagne gagne du temps en évitant un basculement stratégique trop brutal. La France, elle, porte le coût politique d’un projet qu’elle voudrait européen, mais que ses partenaires n’acceptent qu’en partie.

Les critiques existent aussi. Kaja Kallas, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, a prévenu en février que l’émergence de nouvelles discussions sur le nucléaire traduit surtout l’inquiétude née d’une alliance transatlantique moins stable qu’avant. Mais elle a aussi rappelé qu’une multiplication des armes nucléaires n’est pas, en soi, une réponse à la crise de sécurité européenne.

En clair, la contradiction reste entière : plus l’Europe doute de la protection américaine, plus elle parle d’autonomie ; mais plus elle parle d’autonomie, plus elle révèle qu’elle n’est pas d’accord sur ce que cela veut dire. Les auditions du Sénat n’ont pas fermé le débat. Elles ont simplement posé le diagnostic : la défense européenne avance, mais pas au même rythme, ni dans le même sens, chez ses principaux acteurs.

Ce qu’il faut surveiller

La séquence à suivre est désormais politique autant que stratégique. En France, les prochaines prises de parole sur la doctrine nucléaire et la place des partenaires européens diront jusqu’où Paris veut aller. En Allemagne, le vrai test sera la capacité à transformer les discussions sur la coopération nucléaire et conventionnelle en décisions concrètes. En Pologne, enfin, il faudra voir si la priorité donnée à Washington reste intacte ou si le débat européen gagne du terrain.

Le sujet n’a donc rien d’abstrait. Derrière les mots de souveraineté, de dissuasion et d’autonomie, il y a une question très concrète : qui protège qui, avec quels moyens, et à quel prix politique. C’est là que se joue, maintenant, la vraie ligne de fracture européenne.

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