Pourquoi les députés veulent empêcher les supermarchés de gagner de l’argent sur les collectes alimentaires
Une trentaine de députés prépare un texte pour contraindre la grande distribution à reverser ses marges sur les produits donnés aux associations. La mesure viserait à soutenir l’aide alimentaire face à la précarité.

Quand on fait ses courses pour les autres, pourquoi la marge resterait-elle dans la caisse du supermarché ?
La question est simple. Lors des collectes alimentaires, des clients achètent des produits pour les donner à une association. Mais, aujourd’hui, la grande distribution peut encore dégager une marge sur ces achats. Une trentaine de députés veut donc changer la règle et obliger les enseignes à reverser cette marge aux associations. L’objectif est clair : que la solidarité ne serve pas à financer un profit supplémentaire.
Le sujet arrive dans un moment de forte tension sociale. Le Conseil national de l’alimentation rappelle que la précarité alimentaire ne se résume pas à la faim. Elle touche aussi l’accès à une alimentation sûre, diversifiée et suffisante. Vie publique rappelle, pour sa part, que le nombre de personnes recourant à l’aide alimentaire était estimé entre 2 et 4 millions en 2021, tandis que le CNA parlait déjà d’un phénomène de grande ampleur.
Le cœur de la proposition
Le texte est porté par Boris Tavernier et plusieurs députés. Il ne vise pas les dons en nature déjà collectés par les associations, mais bien les produits achetés par les citoyens pendant les collectes en magasin. Selon l’initiative défendue à l’Assemblée, la quasi-totalité des supermarchés conserve une part de marge sur ces produits. L’idée est donc de rendre cette marge nulle pour l’enseigne, et de la transférer à l’association qui organise la collecte.
Le député écologiste du Rhône présente cette mesure comme une règle de bon sens. Dans son argumentaire parlementaire, il insiste sur un point : il ne s’agirait pas d’une taxe nouvelle, mais d’un renoncement à un gain réalisé sur un acte de générosité. Le même raisonnement avait déjà été avancé dans l’hémicycle lors des débats sur d’autres mécanismes d’encadrement des marges de la grande distribution.
Un précédent existe déjà. Biocoop renonce, depuis cinq ans, à ses marges sur les produits collectés par les associations caritatives. Le réseau, bien plus petit que les grandes chaînes, dit reverser plus de 250 000 euros par an grâce à ce choix. C’est un argument central des députés : si une enseigne de taille modeste peut le faire, pourquoi pas les grands groupes ?
Ce que cela changerait concrètement
Pour les associations, l’enjeu est immédiat. Chaque euro récupéré sur une collecte peut servir à acheter plus de denrées, à financer du transport, du froid ou du stockage, et à élargir l’offre distribuée. Dans un secteur sous pression, quelques millions d’euros supplémentaires peuvent peser lourd. Les débats parlementaires récents montrent d’ailleurs que la demande d’aide alimentaire augmente, tandis que les moyens restent fragiles.
Pour les consommateurs, l’effet serait plus discret mais réel. Le prix payé en caisse ne changerait pas forcément. En revanche, la destination finale de la valeur changerait. Aujourd’hui, la marge reste dans le circuit commercial. Demain, si la proposition aboutit, elle irait financer l’aide alimentaire. C’est donc un transfert de bénéfice, pas une hausse de prix affichée sur le ticket de caisse.
Pour les grandes enseignes, la mesure toucherait un réflexe ancien : faire travailler chaque flux pour la rentabilité globale. La grande distribution pratique déjà une péréquation des marges, c’est-à-dire qu’elle compense certains produits peu rentables par d’autres plus rémunérateurs. Le Sénat a récemment rappelé que le secteur garde une place centrale dans la formation des prix alimentaires, tout en étant sous le feu des critiques sur la transparence des marges.
Le rapport de force est donc clair. Les associations cherchent plus de moyens. Les distributeurs, eux, défendent une logique de gestion serrée des marges, déjà bousculée par l’inflation et la concurrence. Ce type de mesure ne toucherait pas seulement les grands groupes nationaux. Il pèserait davantage sur les enseignes les plus exposées aux collectes récurrentes et sur celles qui tirent leur modèle de la rotation rapide des volumes.
Une proposition soutenue, mais pas unanime
Le principal contre-argument vient du monde de l’aide alimentaire lui-même. Lors d’un échange à l’Assemblée, il a été rappelé que les associations d’aide alimentaire sont opposées au changement proposé. L’objection est importante : certaines structures craignent qu’un nouveau mécanisme brouille la chaîne de collecte, complique la logistique ou crée une insécurité juridique sur des opérations déjà très encadrées.
Autre limite : toutes les enseignes ne jouent pas avec les mêmes règles économiques. Les réseaux de type coopératif ou bio, comme Biocoop, n’ont ni la même taille, ni les mêmes volumes, ni la même structure de coûts que les géants de l’alimentaire. Une loi uniforme favoriserait donc les associations, mais elle traiterait aussi de la même manière des acteurs très différents. C’est souvent là que les textes se heurtent au réel : entre un petit magasin et un hypermarché, la marge disponible n’a pas la même signification.
Le débat dépasse enfin la seule distribution. Le Sénat a récemment mis au jour des tensions plus larges sur la formation des prix et le partage de la valeur dans la chaîne alimentaire. Autrement dit, la marge sur les produits donnés n’est qu’un morceau d’un puzzle plus vaste : pouvoir d’achat des ménages, financement de l’aide alimentaire, pression sur les fournisseurs, et dépendance des associations à des circuits privés de plus en plus sophistiqués.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera dans l’agenda parlementaire. La proposition doit encore être transformée en texte, puis examinée en commission et dans l’hémicycle. Le point décisif sera double : le contenu précis de l’obligation imposée aux enseignes, et la manière de l’articuler avec les règles existantes du don alimentaire, déjà encadrées par le code de l’action sociale et des familles et par des conventions entre distributeurs et associations.
Le vrai test, au fond, sera politique. Les députés favorables à la mesure veulent faire de la collecte alimentaire un espace sans rente privée. Les opposants, eux, redoutent une usine à gaz ou une règle de trop. Entre les deux, une réalité s’impose : plus de personnes comptent sur l’aide alimentaire, et les associations cherchent des ressources stables, simples et immédiates. C’est là que se jouera la bataille.



