Sécurité civile : comment une coupe budgétaire a retardé la flotte anti-incendie et repoussé deux Canadair
La coupe du budget de la sécurité civile en 2024 a bien pesé sur la commande de deux Canadair. Le débat porte désormais sur le retard accumulé pour renforcer la flotte face à des incendies plus fréquents.

Quand un été brûle, une commande d’avions devient une question très concrète
Quand les feux de forêt s’étendent, la question n’est pas théorique. Aura-t-on assez d’avions pour intervenir vite, partout, et au bon moment ? En France, la flotte de bombardiers d’eau est déjà sous tension, avec des appareils vieillissants et des besoins qui montent.
C’est dans ce contexte qu’un décret d’annulation de crédits, signé le 21 février 2024, est revenu au centre du débat. Il a retiré 52,8 millions d’euros au programme budgétaire consacré à la sécurité civile. Et cette coupe a bien eu un effet sur la commande de deux Canadair supplémentaires.
Ce qui s’est passé en 2024
Le 21 février 2024, le gouvernement a publié un décret annulant 10 milliards d’euros de crédits sur plusieurs missions de l’État. Parmi elles, le programme 161, qui finance la sécurité civile, a perdu environ 52,8 millions d’euros en crédits de paiement. Ce montant figure noir sur blanc dans les documents budgétaires et parlementaires consultés.
Ce n’est pas le décret, à lui seul, qui écrit “commande annulée”. Mais les rapporteurs parlementaires établissent le lien. Dans leur rapport remis à l’Assemblée nationale le 2 juillet 2025, ils expliquent que cette annulation a conduit la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises à renoncer à la perspective de commande de deux avions supplémentaires. Le même constat figure dans un rapport du Sénat sur le budget 2025.
En clair : l’argent manquait au moment où l’État devait concrétiser une partie de sa promesse de renforcement de la flotte. La coupe n’a pas supprimé toute politique d’achat. Mais elle a repoussé, puis réduit, le rythme des commandes.
Pourquoi ces deux avions comptent autant
La France dispose d’une flotte de Canadair très sollicitée, et déjà ancienne. Après les mégafeux de Gironde en 2022, Emmanuel Macron avait promis le remplacement des 12 appareils en service d’ici à la fin du quinquennat, ainsi que l’achat de quatre avions supplémentaires à l’horizon 2027. Cette promesse avait donné l’image d’un rattrapage rapide. La réalité budgétaire a été plus lente.
Le décret de février 2024 n’a pas fait disparaître toute la stratégie. Deux appareils sont entrés dans le cadre européen RescEU, la réserve commune de protection civile de l’Union européenne. Mais ces avions ne relèvent pas d’une commande purement nationale décidée en 2024 : ils s’inscrivent dans un mécanisme européen lancé en 2019, avec une livraison attendue en 2028.
Pour les pompiers, la différence est lourde. Un avion de plus change la capacité à traiter plusieurs départs de feu en même temps, surtout dans le Sud et dans les zones exposées à des épisodes de sécheresse prolongée. Pour les finances publiques, en revanche, le choix est plus serré : acheter tout de suite coûte cher, louer dépanne à court terme, mais revient aussi très cher dans la durée. Le rapport parlementaire évoque plus de 106 millions d’euros dépensés depuis 2020 pour des locations d’aéronefs.
Le vrai débat : calendrier, pas seulement volume
La controverse politique s’est cristallisée autour d’une phrase simple : “le gouvernement a-t-il coupé dans le budget de la sécurité civile au point d’annuler deux Canadair ?” La réponse est oui, sur le fond, si l’on parle bien de la commande nationale visée par les crédits annulés en 2024. Le décret a réduit l’enveloppe prévue pour cet achat, et les travaux parlementaires confirment que deux avions ont été retirés de la trajectoire initiale.
Mais il faut ajouter une nuance importante. Les deux Canadair souvent présentés comme “annulés” par leurs défenseurs n’étaient pas deux avions déjà commandés, puis supprimés. Il s’agissait d’une option ou d’une montée en puissance encore en préparation. La distinction compte, parce qu’elle montre que le problème est moins une rupture brutale qu’un étirement du calendrier.
Ce report a des gagnants et des perdants. À court terme, il allège la dépense de l’État. À moyen terme, il fragilise les moyens de lutte contre les incendies dans un pays où le risque augmente. Les régions les plus exposées au feu sont évidemment les premières concernées, mais les départements plus éloignés le sont aussi, car les feux se multiplient et les appareils sont mutualisés à l’échelle nationale.
Ce qui change avec le budget 2026
Le sujet n’est pas clos. Dans le projet de budget pour 2026, le programme 161 prévoit d’engager la commande de deux avions supplémentaires, pour 209 millions d’euros en autorisations d’engagement et 20 millions d’euros en crédits de paiement. Le Sénat souligne toutefois que la livraison n’interviendrait qu’en 2033 au mieux, bien après l’échéance de 2027 initialement affichée.
Autrement dit, l’État a bien repris la main, mais avec plusieurs années de retard. Le choix budgétaire de 2024 a donc laissé une trace durable : il a ralenti la trajectoire de renouvellement de la flotte, tout en maintenant la dépendance à la location et aux solutions transitoires.
Le prochain point à surveiller est simple : la traduction parlementaire du budget 2026. Tant que les crédits ne sont pas votés et engagés, la promesse reste une ligne budgétaire. Et dans ce dossier, le temps compte presque autant que l’argent.



