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ANALYSES & OPINIONS Qui tient les rênes de la création ?

Qui décide de ce que nous voyons ? La concentration des médias et les coupes culturelles menacent la diversité des œuvres

Concentration des médias, recul des financements publics et pressions politiques peuvent réduire les choix des créateurs comme ceux du public. L’essai d’Olivier Mannoni analyse ces risques et les moyens de préserver des espaces culturels indépendants.

Un projecteur de cinéma marqué par l’usage au premier plan, devant des fauteuils rouges et un écran vierge.
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En bref

Olivier Mannoni analyse les pressions politiques et économiques qui peuvent peser sur les arts, les médias et la transmission des savoirs. Le rapprochement entre Canal+ et UGC, ainsi que la baisse des budgets de nombreuses collectivités, illustrent les enjeux de concentration et de financement. Pour les citoyens, ces choix influencent la diversité des œuvres accessibles.

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Qui choisit les films que nous voyons, les livres que nous lisons et les spectacles accessibles près de chez nous ? Derrière ces décisions, la liberté de création dépend aussi de budgets, de propriétaires et de rapports de force politiques.

Dans La Pensée piétinée : pourquoi le fascisme écrase la culture, paru le 8 octobre 2026, Olivier Mannoni examine ces dépendances. Le traducteur et essayiste défend une thèse offensive : les attaques contre les arts, l’éducation et les savoirs participent, selon lui, d’une conquête du pouvoir. Son propos invite à distinguer trois mécanismes : la pression idéologique, la concentration économique et l’affaiblissement financier.

La culture, un enjeu de pouvoir autant que de liberté

Olivier Mannoni connaît les textes du nazisme pour avoir consacré huit années à la traduction de Mein Kampf. Après Traduire Hitler et Coulée brune, il poursuit son analyse des mécanismes autoritaires. Son nouvel essai élargit le regard aux artistes, aux médias et à la transmission des connaissances.

Il décrit un « combat ouvert et violent contre le monde culturel », mené notamment par « la droite extrême et l’extrême droite ». Ces formulations expriment son diagnostic politique. Elles ne dispensent pas d’examiner séparément chaque décision, ses responsables et ses conséquences.

Son raisonnement repose sur un paradoxe historique. Les régimes autoritaires peuvent dénoncer les artistes tout en finançant abondamment ceux qui servent leur idéologie. Leur objectif n’est donc pas nécessairement de supprimer toute production culturelle. Il consiste aussi à sélectionner les œuvres et les récits légitimes.

Pour le public, la question dépasse ainsi l’existence d’une interdiction formelle. Une création peut rester autorisée, mais perdre ses financements, ses lieux de diffusion ou sa visibilité. À l’inverse, les œuvres soutenues par un pouvoir politique ou économique disposent de moyens supplémentaires pour atteindre leur audience.

Dans le cinéma, la concentration change le rapport de force

Le cinéma occupe une place centrale dans l’essai. Il associe création, investissements importants et capacité à diffuser des représentations du monde. Mannoni s’inquiète particulièrement de l’influence de Vincent Bolloré dans cet ensemble.

Le rapprochement entre Canal+ et UGC illustre ce débat. Le 2 septembre 2025, Canal+ annonçait des négociations pour acquérir 34 % du capital d’UGC. Le projet prévoyait une prise de contrôle éventuelle à partir de 2028, sous réserve d’un accord avec les actionnaires. Cette annonce ne doit donc pas être confondue avec une acquisition intégrale déjà réalisée. Les modalités annoncées du rapprochement entre Canal+ et UGC précisent cette distinction.

Canal+ présente cette opération comme un moyen d’accélérer le développement de Studiocanal. C’est la logique industrielle défendue par le groupe : réunir des activités complémentaires pour renforcer sa capacité de production et sa croissance. Cette stratégie bénéficie d’abord à l’entreprise et à ses actionnaires.

Mannoni rapporte, en contrepoint, l’inquiétude du Bureau de liaison des organisations du cinéma face à une « concentration verticale excessive ». Ce terme désigne la présence d’un même groupe à plusieurs étapes : production, distribution, diffusion ou exploitation des salles.

L’enjeu, pour un producteur indépendant, est sa capacité à négocier avec plusieurs partenaires plutôt qu’avec un interlocuteur incontournable. Pour les spectateurs, c’est la diversité des œuvres effectivement accessibles. Une concentration ne prouve pas, à elle seule, une censure politique. Elle pose toutefois la question des garanties d’indépendance face au financeur.

Les restrictions budgétaires fragilisent d’abord les plus dépendants

La pression économique ne vient pas seulement des groupes privés. L’essayiste souligne aussi les coupes publiques, décidées par des responsables de différentes sensibilités. Il estime qu’elles peuvent préparer un terrain favorable à une reprise en main idéologique.

Le recul des moyens locaux possède une réalité documentée. Dans son examen du budget pour 2026, le Sénat relève que 47 % des collectivités interrogées déclaraient avoir diminué leur budget culturel entre 2024 et 2025. Ce chiffre mesure la proportion de collectivités concernées, pas une baisse générale de 47 % des dépenses.

Les collectivités invoquent des ressources contraintes et des arbitrages entre services publics. Le rapport sénatorial sur le financement de la création et de la transmission culturelle décrit cette tension entre recul des interventions locales et réduction des moyens de l’État. Cela distingue une contrainte financière d’une volonté explicite de contrôler les œuvres.

Les conséquences ne sont pourtant pas uniformes. Une petite compagnie, une association ou un festival disposent de moins de possibilités pour remplacer une subvention. Dans un territoire où l’offre culturelle est limitée, la disparition d’une programmation réduit directement les choix des habitants. Une grande structure peut davantage diversifier ses partenaires, sans échapper pour autant aux difficultés.

Le CNC intervient justement dans cet équilibre. Ses aides ne concernent pas uniquement la production : son soutien automatique à l’exploitation permet aussi de financer certaines dépenses des cinémas. Le débat sur cet établissement touche donc également les conditions matérielles d’accès aux films. Le dispositif de soutien du CNC aux salles de cinéma en détaille le fonctionnement.

Défendre la création sans confondre tous les désaccords

Mannoni ne présente pas l’affaiblissement culturel comme une fatalité. Il évoque l’organisation des éditeurs indépendants, les médias libres et le travail d’éducation populaire. Ces initiatives cherchent à préserver des espaces de création et de discussion hors des grands ensembles économiques.

Son interprétation appelle néanmoins une distinction essentielle. Contester une subvention, demander une évaluation ou critiquer une œuvre ne constitue pas automatiquement une offensive autoritaire. Le point décisif est le critère employé : efficacité de la dépense, accès du public ou conformité politique imposée aux artistes.

Les prochaines discussions budgétaires devront donc s’examiner au-delà des enveloppes globales : quelles structures conserveront leurs moyens, dans quels territoires et avec quelles conditions ? Pour le cinéma, les étapes du rapprochement Canal+-UGC permettront également de mesurer la place laissée aux partenaires indépendants. C’est dans ces décisions concrètes que se joue la diversité culturelle défendue par Mannoni.

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