Face à une victoire du RN, comment les citoyens peuvent-ils défendre leurs droits et organiser une opposition durable ?
La Digue, initiative portée par le député Pouria Amirshahi, veut tirer des leçons des expériences étrangères et fédérer des relais démocratiques. L’enjeu : anticiper une éventuelle victoire du RN sans renoncer à la bataille électorale.

Pouria Amirshahi et La Digue souhaitent relier élus, associations et syndicats afin de mieux préparer la défense des droits face à une éventuelle arrivée du RN au pouvoir. La démarche complète, sans la remplacer, la priorité électorale défendue par LFI et soulève une question concrète : comment organiser une opposition et des relais citoyens après une défaite ?
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Que peut encore faire une opposition lorsqu’elle perd l’Élysée ? Derrière cette question se joue la capacité des citoyens, des associations et des syndicats à peser entre deux élections.
À gauche, deux priorités se dessinent face à l’hypothèse d’une victoire du Rassemblement national : tout miser sur la bataille électorale, ou préparer aussi l’après-défaite. Pouria Amirshahi, député du groupe écologiste, défend cette seconde démarche avec La Digue. Les insoumis restent, eux, concentrés sur l’objectif d’une victoire.
Préparer une défaite sans la considérer comme acquise
Le désaccord porte d’abord sur la méthode. Anticiper l’arrivée du RN au pouvoir peut sembler démobilisateur pour ceux qui veulent convaincre qu’une victoire de la gauche reste possible. À l’inverse, refuser cette hypothèse risque de laisser les opposants sans organisation commune si elle se réalise.
Amirshahi assume ce travail d’anticipation. Il explique vouloir « préparer l’hypothèse que ça se passe très mal pour le pays ». Son intention n’est donc pas d’annoncer un résultat électoral, mais d’éviter la sidération qui peut suivre une défaite.
Jean-Luc Mélenchon a approuvé la démarche lors d’un échange avec lui, sans s’y associer. Amirshahi estime que les insoumis disposent d’une organisation suffisamment puissante pour conserver une capacité d’action. Cette appréciation reste celle du député écologiste : elle ne constitue pas un plan officiel de LFI pour le lendemain d’une présidentielle perdue.
Il faut ainsi distinguer une orientation politique d’un dispositif opérationnel. Le refus d’un rapprochement avec le RN ne dit pas, à lui seul, comment coordonner une opposition parlementaire, des mobilisations sociales et des recours juridiques.
La Digue cherche des relais au-delà des partis
La Digue se présente comme un réseau réunissant élus, organisations et membres de la société civile contre l’extrême droite. Parmi ses organisations membres figurent la Ligue des droits de l’Homme, France terre d’asile et Oxfam France. Son objectif affiché : relier les expériences étrangères aux besoins d’organisation en France, notamment dans la culture, les sciences et le droit. La présentation des membres et des objectifs de La Digue précise cette ambition.
Les déplacements servent à rencontrer ceux qui affrontent déjà des pouvoirs jugés autoritaires par les participants. Dans un compte rendu publié le 27 mai 2026, Danielle Simonnet rapporte une vingtaine d’auditions à Istanbul, effectuées avec Marie Pochon. Elles ont rencontré des associations féministes, des journalistes, des universitaires et des représentants de l’opposition turque.
Ce travail peut fournir des contacts et des méthodes. Il ne permet toutefois pas de transposer automatiquement une situation étrangère à la France. Les institutions, l’histoire politique et les rapports de force diffèrent. L’intérêt de ces échanges tient davantage aux questions pratiques qu’ils soulèvent : comment documenter une décision, soutenir une organisation isolée ou maintenir des alliances ?
Cette approche bénéficie surtout aux acteurs qui cherchent des relais hors de leur propre milieu. En contrepartie, réunir des sensibilités différentes suppose de s’accorder sur des objectifs précis. Un réseau large ne remplace ni une majorité électorale ni une stratégie commune.
Une victoire présidentielle ne donne pas tous les pouvoirs
Le scénario mérite aussi une clarification institutionnelle. Gagner l’Élysée ne signifie pas disposer automatiquement d’une majorité à l’Assemblée nationale. La cohabitation désigne justement une situation où le président et la majorité parlementaire appartiennent à des camps opposés. Les précédents français montrent combien cette configuration modifie l’exercice du pouvoir.
Pour une opposition, la composition de l’Assemblée compte donc autant que son organisation militante. Une présidence RN soutenue par une majorité parlementaire n’ouvrirait pas les mêmes possibilités qu’une présidence confrontée à une majorité hostile. Parler de « l’après » sans distinguer ces configurations masque une partie essentielle du problème.
Le conflit concerne également les règles que le RN souhaite modifier. Dans une proposition de loi constitutionnelle déposée le 25 janvier 2024, Marine Le Pen et son groupe défendent un référendum sur la citoyenneté, l’identité et l’immigration. Ils présentent cette démarche comme un moyen de rendre aux électeurs la maîtrise des choix migratoires et de renforcer la primauté du droit national.
Cette position constitue la contrepartie politique du discours de La Digue. Le RN revendique une souveraineté populaire plus directement exprimée ; ses opposants redoutent un affaiblissement des garanties juridiques. Le différend ne concerne donc pas seulement l’identité du vainqueur, mais aussi les limites que le droit impose à une majorité.
Des conséquences différentes selon les citoyens et les organisations
Les enjeux dépassent les états-majors. Le RN défend notamment une priorité nationale pour l’emploi et le logement social, ainsi qu’un accès aux aides sociales conditionné à cinq années de travail pour les étrangers. Le parti entend avantager les Français dans ces domaines. Pour les étrangers concernés, ces propositions signifieraient au contraire des restrictions supplémentaires, si elles entraient en vigueur.
Les organisations ne disposent pas non plus des mêmes moyens pour réagir. Une structure dotée de salariés et de compétences juridiques peut préparer un dossier plus facilement qu’un petit collectif bénévole. C’est l’un des intérêts pratiques possibles d’une mutualisation : partager des connaissances plutôt que laisser chaque acteur affronter seul les mêmes difficultés.
Mais cette coopération pose une question d’autonomie. Associations et syndicats défendent leurs propres missions ; ils ne sont pas de simples prolongements des partis. Une coordination utile devrait donc permettre des actions communes sans exiger un alignement politique général.
Le prochain test : passer de l’intention aux engagements
Deux risques se répondent désormais à gauche : préparer si fortement la défaite qu’on affaiblit la campagne, ou préparer uniquement la victoire et manquer de relais ensuite. Rien n’oblige pourtant à choisir définitivement entre compétition électorale et défense des droits.
Dans les prochaines semaines, le point à surveiller sera la traduction concrète de ces orientations : nouvelles organisations participantes, objectifs communs, place accordée aux syndicats et articulation avec les partis. Pour LFI comme pour La Digue, l’enjeu sera de préciser qui fait quoi, sans confondre coopération démocratique et accord électoral.



