Déserts médicaux : pourquoi des milliers d’étudiants français partent se former à l’étranger pendant que le système reste bloqué
Six millions de Français n'ont pas de médecin traitant. Pendant que le gouvernement multiplie les plans, plus de 5 000 étudiants en médecine se forment en Roumanie, en Belgique ou en Espagne. Une voie européenne aussi légitime que controversée.

Qui ira soigner les habitants de la Creuse, du Cantal ou du nord de la Seine-et-Marne dans dix ans ? La question paraît simple. La réponse, elle, met en lumière l’un des angles morts les plus persistants de la politique de santé française : avant d’installer un médecin quelque part, encore faut-il l’avoir formé.
Or la France, depuis des décennies, organise méthodiquement la pénurie. Le numerus clausus, instauré en 1971, a été remplacé en 2020 par un numerus apertus censé assouplir la sélection. Résultat : le nombre de places en deuxième année de médecine est passé de 9 571 en 2019 à environ 12 000 en 2024. Un progrès, mais encore loin des 16 000 annoncés pour 2027. En juin 2025, la loi a officiellement supprimé le numerus apertus. Pourtant, les facultés restent engorgées, les moyens manquent, et la sélection demeure brutale. Selon le professeur Patrice Queneau, il manquerait encore 5 000 places par an dans les universités françaises pour répondre aux besoins réels du territoire.
87 % du territoire en fragilité médicale
Les chiffres donnent le vertige. En 2024, six millions de Français n’avaient pas de médecin traitant. Près de 87 % du territoire national est classé en situation de fragilité médicale — un phénomène qui ne se limite plus aux campagnes reculées. Des villes moyennes, des banlieues périurbaines, certains quartiers de grandes agglomérations peinent désormais à garantir un accès rapide à un médecin de proximité. L’État a identifié 151 intercommunalités prioritaires, baptisées « zones rouges », couvrant 2 à 2,5 millions d’habitants, de la « diagonale du vide » jusqu’à l’outre-mer.
Face à cette réalité, le Premier ministre François Bayrou a présenté le 25 avril 2025, depuis le Cantal, un pacte de lutte contre les déserts médicaux. Mesure phare : chaque médecin devra consacrer jusqu’à deux jours par mois à des consultations dans les zones les plus sous-dotées. Le gouvernement promet aussi 15 000 assistants médicaux d’ici 2028 et la présence d’une antenne de formation en santé dans chaque département dès la rentrée 2026. Plus de 3 700 internes de quatrième année de médecine générale exerceront sur le territoire dès septembre 2026.
Suffisant ? L’élu socialiste Guillaume Garot, dont la proposition de loi sur la régulation de l’installation des médecins a été adoptée en première lecture à l’Assemblée le 2 avril 2025, n’y croit pas. Il estime la mesure gouvernementale insuffisante et défend un mécanisme comparable à celui appliqué aux chirurgiens-dentistes depuis janvier 2025. De leur côté, les syndicats médicaux dénoncent une approche jugée coercitive — une grève nationale illimitée a d’ailleurs été lancée le 28 avril pour protester contre ces dispositifs.
Plus de 5 000 étudiants français formés hors de France
Pendant que le débat politique s’enlise entre incitation et contrainte, un phénomène massif se déploie dans une relative indifférence : des milliers d’étudiants français partent chaque année se former en médecine à l’étranger. Une enquête du Quotidien du Médecin a dénombré plus de 5 000 carabins français expatriés — un chiffre probablement sous-estimé. La Roumanie arrive en tête avec 2 614 étudiants, suivie de la Belgique (681), de l’Allemagne (493) et de la Suisse (435). L’Espagne, le Portugal, la Croatie, la Hongrie attirent également.
Le mécanisme est simple : la directive européenne 2005/36/CE sur la reconnaissance des qualifications professionnelles permet à un diplômé d’un État membre de l’Union européenne d’exercer librement dans un autre. C’est le principe même du processus de Bologne, qui harmonise les systèmes d’enseignement supérieur depuis 1999. Les diplômes obtenus dans ces universités sont légaux, reconnus, et leurs titulaires peuvent pratiquer en France.
Pourtant, le retour reste difficile. En 2023, seuls 107 Français formés dans un autre pays européen ont été affectés aux épreuves classantes nationales d’internat — à peine 1,15 % des nouveaux internes. La grande majorité venait de Roumanie et a choisi la médecine générale, la psychiatrie ou la gériatrie. Des spécialités en tension, précisément dans les territoires qui en manquent.
Une voie légitime mais controversée
Des structures privées se sont positionnées sur ce créneau en proposant un accompagnement vers ces formations européennes. Le CLESI — Centre libre d’enseignement supérieur international —, créé en 2012 à Toulon comme antenne de l’université Fernando Pessoa de Porto, est l’un des pionniers du modèle. Son principe : dispenser les premières années de formation en France avant que les étudiants achèvent leur cursus et obtiennent un diplôme d’État dans une université partenaire européenne. En septembre 2020, le Conseil d’État a validé définitivement l’inscription à l’Ordre des chirurgiens-dentistes de praticiens diplômés de l’université Fernando Pessoa passés par le CLESI.
Cependant, cette trajectoire n’a rien d’un long fleuve tranquille. Dès 2013, la ministre de l’Enseignement supérieur Geneviève Fioraso avait lancé une offensive contre le CLESI, déposé plainte, et fait voter dans l’urgence une loi en juillet 2013 pour empêcher la création d’établissements similaires. Un arrêté de mai 2014 a imposé des contraintes draconiennes aux établissements privés d’enseignement en santé.
Europe Eduss, un établissement créé en 2019 à Mouscron en Belgique et lié aux mêmes fondateurs, a pris le relais. Autorisé en Belgique, il propose des formations en kinésithérapie en partenariat avec des universités européennes accréditées, notamment en Pologne et au Portugal. Mais les suspicions persistent. En décembre 2024, le Figaro a publié une enquête faisant état de plaintes de la part d’étudiants. L’établissement conteste ces accusations et pointe un traitement médiatique qu’il juge partial.
Le précédent maltais, signal d’alarme européen
L’épisode maltais illustre les risques du système. En août 2021, l’United Campus of Malta (UCM), un établissement privé proposant des formations en kinésithérapie et en chirurgie dentaire à des étudiants français, s’est vu retirer brutalement son accréditation par l’autorité maltaise MFHEA — sans préavis aux étudiants ni accompagnement vers d’autres cursus. En décembre 2025, le Conseil d’État a retiré leur autorisation d’exercice à deux kinésithérapeutes français diplômés de l’UCM, au motif que leur diplôme ne leur permettait plus d’exercer à Malte même.
En 2025, rebelote : ICOM, une autre école de kinésithérapie installée à Malte depuis 2007 et destinée aux étudiants français, a également vu son accréditation révoquée par la MFHEA, effective au 1er juillet 2025. Les étudiants concernés se retrouvent à nouveau dans l’impasse. Un arrêté publié en France prévoit toutefois un dispositif d’admission en institut de formation pour 2026, 2027 et 2028, destiné aux titulaires d’un diplôme européen non reconnu dans leur pays de délivrance.
Le Luxembourg, de son côté, a choisi une approche différente. Après un avis de la SOLVIT — le réseau de résolution des problèmes liés au marché intérieur européen — constatant le caractère abusif de certains refus d’autorisation d’exercice, le Grand-Duché a accordé l’autorisation de pratiquer à tous les diplômés UCM, sans réserve. Un contraste saisissant avec la position française.
Ce qu’il faut surveiller
Le débat parlementaire sur la proposition de loi Mouiller, examinée au Sénat en juin 2025, intègre désormais le principe de solidarité territoriale voulu par le gouvernement. La suppression effective du numerus apertus devrait permettre une montée en charge progressive des admissions — les projections tablent sur 15 000 à 17 000 places par an à terme. Mais les effets ne se feront sentir qu’à l’horizon 2035, au mieux. D’ici là, les facultés devront trouver les locaux, les enseignants et les terrains de stage pour absorber cette hausse. La question de la formation à l’étranger, elle, reste suspendue entre reconnaissance juridique européenne et méfiance institutionnelle française. Au carrefour de la santé publique, de la liberté de circulation et de la protection des étudiants, elle attend encore un cadre politique à la hauteur de l’enjeu.



