Face aux incendies, l’État mise sur une filière industrielle pour ne plus dépendre des seuls Canadair étrangers
Le gouvernement veut réunir industriels, aéronautique, satellites et télécoms pour renforcer la lutte contre les incendies. L’objectif : bâtir une capacité française plus autonome, alors que la flotte actuelle reste vieillissante.

Quand les feux s’emballent, qui fournit les moyens de les arrêter ?
Chaque été de plus en plus sec pose la même question très concrète : la France peut-elle encore compter sur une flotte aérienne vieillissante, ou doit-elle reconstruire une vraie capacité industrielle de lutte contre les incendies ? Le débat n’est plus seulement budgétaire. Il touche à la souveraineté, à la protection des habitants et à la vitesse de réaction des secours.
La pression est forte, parce que les incendies de forêt reviennent plus tôt, frappent plus large et durent plus longtemps. À l’Assemblée nationale, plusieurs textes et réponses gouvernementales rappellent que la flotte de bombardiers d’eau reste limitée et que ses appareils sont anciens. Des questions parlementaires évoquent une moyenne d’âge d’environ 30 ans pour les 12 Canadair en service, avec des livraisons neuves qui n’interviendront pas avant 2028 pour les premiers appareils commandés.
Ce que l’État veut lancer
Le ministère de l’Industrie veut réunir, à la fin de l’été, plusieurs familles d’acteurs : constructeurs aéronautiques, entreprises de détection et de surveillance, fabricants d’équipements d’intervention, opérateurs satellitaires et télécoms. L’idée est de faire émerger une filière capable d’apporter des capacités complémentaires aux services de l’État, au lieu de dépendre uniquement des achats à l’étranger. Cette logique s’inscrit dans le rôle du ministère, qui pilote la politique industrielle, les relocalisations et les chaînes de valeur critiques.
Le sujet central reste la flotte de Canadair. La France a commandé de nouveaux appareils, mais le calendrier est long. Les premières livraisons sont attendues en 2028, avec d’autres livraisons plus tardives. En parallèle, les parlementaires rappellent qu’il n’existe qu’un constructeur pour ce type de bombardier d’eau amphibie, ce qui entretient une dépendance forte.
Cette dépendance n’est pas abstraite. Elle a des effets très concrets sur la saison des feux : moins d’appareils disponibles au moment où les départs de feu se multiplient, plus de tension sur les équipages, et davantage de recours à des solutions de location ou de renforts ponctuels. Pour les territoires les plus exposés, surtout dans le Sud et le Sud-Ouest, cela se traduit par une protection inégale selon les jours de crise.
Une filière française existe déjà, mais elle dépend des commandes
Le gouvernement ne part pas de zéro. Des entreprises françaises travaillent déjà sur des solutions de détection, de surveillance ou de bombardiers d’eau. Hynaéro, à Mérignac, et Kepplair Evolution, à Toulouse, figurent parmi les noms avancés dans cette course industrielle. L’État les a déjà soutenus, notamment via France 2030 et Bpifrance. Mais sans marché public, ces projets restent fragiles. Un industriel ne développe pas longtemps un appareil s’il ne sait pas qui l’achètera.
Le vrai verrou est là : la puissance publique paie l’amorçage, mais la commande publique fait vivre la filière. C’est elle qui permet de passer d’un prototype à une chaîne de production, puis à un outil opérationnel. Les aides publiques peuvent lancer une idée. Elles ne suffisent pas à créer une industrie complète si l’État n’achète pas ensuite les appareils, les systèmes de surveillance ou les équipements associés.
Cette logique profite d’abord aux entreprises capables d’investir vite et de structurer une offre complète. Elle peut aussi bénéficier aux territoires industriels, comme Toulouse ou Bordeaux, où se concentrent déjà des compétences aéronautiques. En revanche, les plus petites sociétés restent dépendantes de partenariats avec de grands groupes, d’où la difficulté à franchir seules la marche industrielle.
Entre souveraineté et arbitrages budgétaires
Le gouvernement défend une approche de souveraineté. L’objectif est clair : éviter qu’un besoin stratégique dépende d’un seul fournisseur mondial. Cette inquiétude a été largement relayée par les rapports parlementaires, qui soulignent l’architecture ancienne des Canadair et la rareté des pièces de rechange sur certains modèles. Le constat est simple : plus la demande mondiale grimpe avec le réchauffement climatique, plus la concurrence pour ces avions devient rude.
Mais cette stratégie a un coût. Développer un bombardier d’eau, l’homologuer, le produire puis le maintenir en service réclame des investissements lourds et continus. Les oppositions parlementaires rappellent d’ailleurs que les annonces ne suffisent pas et que les budgets n’ont pas toujours suivi. Des députés pointent la commande reportée de nouveaux appareils et la réduction de certains crédits, estimant que l’État a trop longtemps différé les achats.
Pour le gouvernement, l’enjeu est double. D’un côté, il faut sécuriser la capacité immédiate de lutte contre les feux. De l’autre, il faut investir pour les dix prochaines années. Les collectivités du Sud, les services départementaux d’incendie et de secours, et les habitants des zones forestières attendent surtout des résultats visibles avant chaque été. Les industriels, eux, attendent un cap stable pour engager des millions d’euros.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le rendez-vous de fin août ou début septembre dira si cette ambition reste une annonce ou devient un vrai plan de filière. Il faudra regarder trois choses : la liste des entreprises associées, le niveau des financements publics, et surtout la présence ou non d’achats fermes. Sans commande, pas d’industrie durable. Sans industrie, pas d’autonomie. Et sans autonomie, la France continuera de courir après les incendies au lieu de les anticiper.



