Le sondage interdit : ce que vous auriez dû savoir sur l’islam et l’islam politique
Nous avions voulu poser une question simple aux Français : font-ils la différence entre l’islam, religion pratiquée par des millions de citoyens, et l’islam politique, qui entend faire de la religion le fondement d’un projet de société ? Nous avions commandé une enquête auprès d’un institut de premier plan, interrogé 1000 Français et obtenu des résultats particulièrement éclairants. Pourtant, quelques jours avant leur publication, l’institut nous a demandé de ne pas rendre l’étude publique sous son nom et a remboursé la prestation. Trop sensible. Nous avons décidé de vous raconter ce sondage que vous n’auriez pas dû connaître et, surtout, ce qu’il dit réellement des Français et de l’état de la France…

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Tout était prêt. Un questionnaire avait été élaboré autour d’une question devenue centrale dans le débat public : que pensent réellement les Français de l’islam politique et du frérisme ? Non pas ce que les responsables politiques leur prêtent comme opinions, mais ce qu’ils répondent lorsqu’on leur demande directement de distinguer la pratique d’une religion d’un projet politique qui s’en réclame.
L’enquête a été réalisée les 20 et 21 août 2026 auprès de 1 000 personnes, autour de cinq questions successives portant sur cette distinction, l’importance du phénomène, la réponse des pouvoirs publics, les organisations liées aux Frères musulmans et la prochaine campagne présidentielle.
Puis, quelques jours avant la publication, tout s’est arrêté. L’institut qui avait réalisé l’enquête a demandé que celle-ci ne soit finalement pas publiée et a remboursé la prestation. Nous respecterons donc cette demande et ne le citerons pas. Mais nous avons décidé de publier les résultats de l’enquête, parce qu’ils existent, parce qu’ils reposent sur les réponses de 1 000 Français et surtout parce qu’ils apportent un éclairage singulier sur un débat dans lequel chacun prétend depuis des années savoir ce que pensent les Français sans toujours prendre le risque de le leur demander.
82 % des Français distinguent l’islam de l’islam politique
Le premier résultat est probablement le plus important. Lorsqu’on leur demande s’il est nécessaire de distinguer clairement les musulmans qui pratiquent leur religion des mouvements qui utilisent l’islam comme fondement d’un projet politique destiné à influencer les lois, les institutions ou l’organisation de la société, 82 % des Français répondent oui. Plus encore, 52 % répondent « oui, tout à fait ».
Ce chiffre change profondément la manière dont le débat devrait être posé. Les Français ne semblent pas confondre islam et islam politique. Ils demandent au contraire massivement qu’on les distingue. Il devient donc difficile de considérer que parler d’islamisme ou de frérisme reviendrait nécessairement à mettre en cause l’ensemble des musulmans.
L’opinion paraît capable de tenir ensemble deux idées : protéger pleinement la liberté de ceux qui pratiquent leur religion et combattre un projet politique lorsqu’il cherche à faire prévaloir une norme religieuse sur les règles communes.
La suite du sondage est d’autant plus intéressante. Car cette volonté de distinction ne conduit nullement à relativiser le phénomène. 66 % des personnes interrogées considèrent que l’islam politique constitue aujourd’hui un enjeu important pour la France. Et 72 % estiment que les pouvoirs publics ne prennent pas suffisamment en compte les risques qui lui sont liés. Seuls 8 % jugent l’action publique pleinement suffisante.
87 % des Français demandent davantage d’action
C’est pourtant lorsqu’on interroge directement les Français sur les Frères musulmans que les résultats deviennent les plus spectaculaires. Après leur avoir indiqué que les Frères musulmans constituent un mouvement se réclamant de l’islam politique, la question leur demande si les autorités françaises devraient renforcer les mesures visant les organisations qui leur sont liées ou s’en réclament. 87 % répondent positivement, dont 57 % « tout à fait ». Seuls 5 % répondent « pas du tout ».
Ce niveau est d’autant plus remarquable qu’il traverse toutes les catégories étudiées. Il atteint 81 % chez les moins de 46 ans et 91 % chez les 46 ans et plus. Femmes et hommes répondent exactement de la même manière : 87 %. Selon le revenu ou le territoire, aucun groupe ne descend sous les 81 %. Nous ne sommes donc pas face à une préoccupation confinée à une catégorie particulière de la population, mais devant une demande qui apparaît extrêmement largement partagée.
Et les Français veulent que la politique s’en empare. 72 % souhaitent que la lutte contre l’islam politique et les organisations qui s’en réclament, comme les Frères musulmans, constitue un thème important de la prochaine campagne présidentielle. Chez les plus de 46 ans, proportionnellement plus nombreux à participer aux élections, le chiffre atteint 76 %.
Plus ils refusent l’amalgame, plus ils veulent agir !
Mais le résultat le plus intéressant n’est peut-être aucun de ces chiffres pris isolément. Il apparaît lorsqu’on croise les réponses. Et il renverse une idée qui a longtemps structuré le débat français : celle selon laquelle distinguer fortement islam et islamisme conduirait nécessairement à adopter une attitude plus prudente à l’égard de l’islam politique.
C’est exactement l’inverse qui apparaît ! Parmi les Français qui considèrent « tout à fait » nécessaire de distinguer les musulmans pratiquants des mouvements d’islam politique, 92 % demandent un renforcement des mesures contre les organisations liées aux Frères musulmans. Ils sont également 73 % à considérer l’islam politique comme un enjeu important pour la France et 78 % à souhaiter qu’il devienne un thème de la campagne présidentielle. Parmi ceux qui ne jugent pas cette distinction importante, la demande de renforcement des mesures tombe à 68 %.
C’est probablement l’enseignement majeur de cette enquête : le non-amalgame et la fermeté ne s’opposent pas. Ils vont ensemble. Ceux qui distinguent le mieux la religion du projet politique sont également ceux qui souhaitent le plus fortement combattre ce dernier.
Cette cohérence apparaît dans un dernier chiffre. Plus d’un Français sur deux, 54 %, tient simultanément trois positions : l’islam politique constitue un enjeu important pour la France, les mesures contre les organisations liées aux Frères musulmans doivent être renforcées et le sujet doit entrer dans la présidentielle. 79 % approuvent au moins deux de ces trois propositions ; seuls 8 % les rejettent toutes les trois.
Pourquoi ce sondage est-il devenu « interdit » ?
Reste alors une question presque aussi intéressante que les réponses : pourquoi une enquête réalisée auprès de mille Français, avec des questions précises et des résultats aussi nets, n’a-t-elle finalement pas pu être publiée dans les conditions initialement prévues ?
Nous ne prêterons aucune intention à ceux qui ont pris cette décision. Mais l’épisode révèle au minimum l’extraordinaire sensibilité qui continue d’entourer le sujet. Il existe un paradoxe saisissant entre une opinion qui, lorsqu’on l’interroge, distingue très majoritairement islam et islam politique et réclame très largement davantage d’action contre le second, et la prudence persistante qui entoure encore la simple mesure de cette opinion.
C’est peut-être finalement ce que raconte le mieux ce sondage que vous n’auriez pas dû lire. Les Français paraissent avoir franchi une étape que le débat public n’a pas encore complètement franchie : ils veulent que l’on protège la liberté religieuse sans ambiguïté, que l’on cesse de confondre les musulmans avec les islamistes, mais aussi que cette distinction permette enfin de combattre beaucoup plus clairement l’islam politique et le frérisme.
Le véritable enseignement n’est donc peut-être pas que les Français se radicalisent sur l’islam. C’est presque l’inverse : ils semblent demander que l’on distingue mieux pour pouvoir agir plus fermement.



