Quand des enfants réclament d’être écoutés, la politique doit choisir entre symbole et vraie influence
Marine Tondelier relance le débat sur la place des mineurs en proposant une Assemblée nationale des enfants. Entre écoute réelle et dispositif symbolique, l’enjeu est de savoir quel pouvoir leur donner dans la décision publique.

Comment faire entendre la voix des enfants dans une démocratie qui ne leur donne ni le droit de vote ni, souvent, de vrai pouvoir de décision ? C’est la question que Marine Tondelier a voulu poser en proposant une « Assemblée nationale des enfants ». L’idée est simple sur le papier : créer un lieu où les plus jeunes pourraient formuler des propositions sur les sujets qui touchent leur vie quotidienne, de l’alimentation aux transports. La mise en œuvre, elle, dirait beaucoup de la place réelle laissée aux mineurs dans le débat public.
Un cadre déjà existant, mais encore très partiel
En France, les enfants ne partent pas de zéro. La Convention internationale des droits de l’enfant, publiée en droit français, consacre le droit de l’enfant capable de discernement à exprimer librement son opinion sur toute question qui l’intéresse, et à être entendu dans les procédures qui le concernent. Ce principe existe donc déjà. Mais il ne se traduit pas automatiquement par un pouvoir politique stable, ni par des institutions adaptées à leur âge.
Le Parlement a, lui aussi, ses propres dispositifs pédagogiques. Le Parlement des enfants permet chaque année à des classes de CM2, et depuis 2023-2024 à des classes de sixième, d’élaborer une proposition de loi sur un thème donné. C’est une initiation à la fabrication de la loi, pas un contre-pouvoir. L’Assemblée nationale dispose aussi d’une délégation aux droits des enfants, chargée d’informer les députés sur toutes les questions liées aux droits de l’enfant. Mais là encore, il s’agit d’écoute et de suivi, pas de représentation directe.
C’est dans cet espace déjà occupé, mais encore incomplet, que s’inscrit la proposition de Marine Tondelier. À l’occasion d’une rencontre avec une vingtaine d’enfants âgés de 4 à 15 ans, la cheffe des Écologistes a dit vouloir créer une Assemblée nationale des enfants pour « faire entendre » leur voix et représenter « tous les enfants du pays ». Elle veut aussi abaisser le droit de vote à 16 ans et faire participer les enfants à la vie politique plus tôt. Le message politique est clair : l’enfance ne serait plus seulement un objet de protection, mais aussi un sujet de démocratie.
Ce que changerait une telle assemblée
Sur le fond, l’idée répond à une critique bien connue : les décisions publiques qui concernent les enfants sont souvent prises sans eux. L’UNICEF France rappelle que de nombreux dispositifs de participation existent déjà dans les écoles ou les lieux de vie, mais qu’ils souffrent souvent d’un faible impact sur la décision finale, d’un manque d’inclusivité et d’un déficit de moyens. Autrement dit, on consulte beaucoup, mais on tranche ailleurs.
Une assemblée dédiée aux enfants pourrait combler une partie de ce vide, à condition de ne pas rester symbolique. C’est précisément le point qui a émergé lors de l’échange avec les enfants : Clément, 14 ans, a demandé si cette assemblée serait seulement consultative ou si elle permettrait de formuler de « vraies propositions ». La question est décisive. Un organe purement décoratif risque de produire de la déception. Un organe doté d’un pouvoir d’initiative, même limité, pèserait davantage sur les choix publics. Tout dépendra donc de ses règles : qui y siège, à quelle fréquence, avec quels moyens, et surtout avec quelle obligation de réponse des adultes.
Marine Tondelier dit vouloir une représentation équilibrée selon le lieu de vie, le revenu des parents et l’âge. Ce point n’est pas secondaire. Une assemblée d’enfants centrée sur les plus visibles ou les plus à l’aise reproduirait les inégalités qu’elle prétend corriger. Les enfants des villes n’ont pas les mêmes besoins que ceux des zones rurales. Les familles favorisées n’ont pas les mêmes marges que les ménages précaires. Les plus jeunes ne formulent pas les mêmes priorités que les adolescents. Si l’outil veut être crédible, il devra intégrer cette diversité sociale et territoriale.
Dans les échanges rapportés, les enfants ont justement ramené la politique à des réalités très concrètes. Sur l’alimentation, un enfant de 4 ans a parlé de « trop de produits chimiques ». La candidate a répondu en défendant davantage de produits locaux et bio dans les cantines, ainsi qu’une interdiction de certaines publicités alimentaires avant 21 heures. Sur l’espace public, une enfant vivant à la campagne a expliqué ne pas pouvoir aller à l’école à pied faute de trottoir. Une autre a demandé plus de pistes cyclables, sans trottinettes électriques. Là encore, le débat n’est pas abstrait : il touche à la santé, à la sécurité, aux mobilités et à l’autonomie réelle des familles.
Une proposition qui redistribue les priorités
Si l’on pousse la logique, cette assemblée pourrait avantager ceux qui défendent une vision plus large de la démocratie, où l’on écoute les mineurs sur les cantines, les transports, la pollution ou l’aménagement urbain. Elle pourrait aussi renforcer des politiques déjà portées par les écologistes, comme la place du bio dans les repas scolaires ou la régulation des publicités pour les produits sucrés et ultra-transformés. En revanche, elle obligerait les collectivités et l’État à assumer un niveau de contrainte supplémentaire : écouter des enfants, oui, mais aussi expliquer pourquoi certaines demandes ne peuvent pas être suivies d’effet immédiatement.
La controverse la plus classique porte sur la légitimité. Les partisans du vote à 16 ans estiment qu’on reconnaît déjà des responsabilités à cet âge, et qu’il faut donc ouvrir plus tôt l’accès à la citoyenneté. Le Sénat a déjà examiné ce type de proposition, sans l’adopter. Dans un rapport sur le sujet, sa commission des lois a souligné que les précédents étrangers ne suffisent pas à démontrer un effet mécanique sur la participation future des jeunes. À l’inverse, les défenseurs d’une extension des droits politiques des mineurs répondent que l’habitude démocratique se construit tôt, et que retarder cette entrée ne fait que prolonger leur mise à l’écart. Le débat est connu. Il oppose une logique de maturité juridique à une logique d’apprentissage civique.
Il existe aussi un angle plus concret : qui bénéficie, au quotidien, d’une meilleure prise en compte de la parole des enfants ? Les enfants eux-mêmes, évidemment, mais aussi les parents, les enseignants, les médecins scolaires, les associations et les élus locaux. Quand les remontées viennent du terrain, les politiques publiques gagnent en précision. En revanche, les administrations perdent une part de confort. Elles doivent justifier leurs arbitrages, documenter leurs choix et accepter la contradiction.
Le sujet n’est pas théorique. L’UNICEF estime qu’au niveau national, seul un enfant sur quatre pense que les décideurs tiennent compte de l’avis des enfants et des adolescents dans les décisions politiques. Cette défiance dit quelque chose d’important : l’enjeu n’est pas seulement d’inventer un nouveau forum, mais de prouver qu’il peut influer sur la décision finale. Sans cela, le risque est grand de créer une enceinte très visible et très peu utile.
Ce qu’il faudra surveiller
La suite se jouera sur deux terrains. D’abord, le livret thématique annoncé pour mi-juin, avec une trentaine de mesures, dira si l’Assemblée nationale des enfants reste une image ou devient un vrai projet institutionnel. Ensuite, il faudra regarder la place que Marine Tondelier entend donner à cette idée dans sa campagne et dans le débat à gauche. Entre symbole démocratique, outil d’éducation civique et nouveau canal d’influence politique, l’assemblée des enfants peut prendre plusieurs formes. Toutes ne donnent pas le même pouvoir aux enfants. Toutes ne pèsent pas pareil sur les décisions des adultes.



