Aller au contenu
ACTUALITé NATIONALE

Quand un conseiller de l’Élysée rejoint France Télévisions, les doutes sur l’audiovisuel public se renforcent

Le départ de Baptiste Rossi de l’Élysée vers France Télévisions intervient alors que le groupe public reste sous pression budgétaire et politique. Cette arrivée relance les questions sur la gouvernance et l’indépendance de l’audiovisuel public.

Un cadre de France Télévisions dans un bureau de rédaction, avec micros de presse et drapeau tricolore flou en arrière-plan

Un poste sensible au moment où l’audiovisuel public est sous pression

Quitter l’Élysée pour rejoindre France Télévisions, ce n’est pas une simple passerelle. C’est entrer dans une maison qui doit se réorganiser, défendre son indépendance et absorber une forte pression politique et budgétaire. Le mouvement arrive au moment où l’audiovisuel public reste au centre des débats à l’Assemblée nationale et dans l’opinion.

Baptiste Rossi, conseiller discours d’Emmanuel Macron depuis 2022, doit rejoindre début juillet France Télévisions comme directeur de cabinet de Delphine Ernotte, selon les éléments disponibles. À l’Élysée, sa fonction consistait à préparer les prises de parole du chef de l’État, un poste discret mais stratégique, parce qu’un discours présidentiel fixe souvent le cap politique et le vocabulaire du pouvoir.

Le profil de Rossi dit beaucoup de cette trajectoire. Âgé de 32 ans, il a déjà publié deux romans et appartient à la génération de hauts fonctionnaires passés par l’ENA, formés aux codes de l’État avant de s’installer dans ses rouages. Son arrivée à France Télévisions le place au carrefour de la communication institutionnelle, de la stratégie interne et du traitement des sujets les plus exposés du service public.

France Télévisions cherche à tenir la barre

Le groupe public n’est pas dans une phase banale. En avril 2025, la Cour des comptes a jugé son modèle économique « non soutenable dans la durée » et rappelé que son budget atteignait environ 3 milliards d’euros, financés à 80 % par des concours publics. Elle a aussi relevé qu’en 2024 le chiffre d’affaires du groupe avait atteint 3,3 milliards d’euros, dopé notamment par les Jeux olympiques et paralympiques de Paris.

Dans le même temps, France Télévisions a lancé une nouvelle organisation interne, annoncée le 11 mai 2026, avec une stratégie dite « streaming first ». Delphine Ernotte y a nommé plusieurs responsables clés, dont Stéphane Sitbon-Gomez comme directeur général adjoint en charge des offres et de la stratégie éditoriale. Autrement dit, la direction veut accélérer la bascule numérique tout en gardant la maîtrise de l’antenne classique.

Ce contexte explique pourquoi le poste de directeur de cabinet n’a rien d’anodin. Il sert à fluidifier les arbitrages, à préparer les dossiers sensibles et à faire le lien entre la présidence du groupe, les équipes et les interlocuteurs extérieurs. Dans une entreprise publique de cette taille, le cabinet n’est pas seulement un bureau de coordination. C’est aussi un poste de verrouillage politique et institutionnel. Cette fonction bénéficie d’abord à la direction, qui gagne un relais fort. Elle peut aussi stabiliser les décisions pour les équipes. Mais elle inquiète, à l’inverse, ceux qui voient dans les allers-retours entre politique et audiovisuel un risque de confusion des rôles.

Une nomination qui tombe au cœur du débat sur l’indépendance

Le timing compte. Depuis 2025, le Parlement a rouvert le dossier de la réforme de l’audiovisuel public, avec un projet de holding baptisée France Médias, qui devait regrouper France Télévisions, Radio France et l’INA. Le Sénat a adopté le texte le 11 juillet 2025, mais l’Assemblée nationale a ensuite rejeté la proposition de loi le 30 juin 2025. Le débat reste donc ouvert, et il tourne toujours autour des mêmes questions : gouvernance, financement, et autonomie réelle des rédactions.

La commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public a aussi nourri la tension. Elle a auditionné Delphine Ernotte le 8 avril 2026, ainsi que plusieurs responsables du groupe, après une série d’auditions sur l’information, les magazines et la stratégie de France Télévisions. Dans ce cadre, la présidente du groupe a réaffirmé ses engagements en matière d’exemplarité budgétaire et d’impartialité de l’information.

Pour les soutiens de France Télévisions, l’enjeu est clair : protéger un acteur central de l’information, de la culture et du numérique, alors que ses ressources restent très dépendantes de la décision publique. Pour ses critiques, au contraire, la proximité entre la haute fonction publique, l’Élysée et la direction du service public alimente un soupçon durable sur son indépendance. Les syndicats et une partie de l’opposition ont d’ailleurs dénoncé, pendant les discussions sur la réforme, une menace sur les missions de service public.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui entre au cabinet de Delphine Ernotte. C’est de voir comment France Télévisions va affronter, en même temps, sa transformation numérique, ses contraintes budgétaires et les débats à venir sur son pilotage politique. Le groupe a besoin d’efficacité. Mais il doit aussi rassurer sur un point simple : une télévision publique financée par l’argent public ne peut pas donner l’impression d’être gouvernée comme une annexe du pouvoir.

Dans les prochains jours, il faudra surtout surveiller la mise en place effective de cette nouvelle organisation et les suites parlementaires du dossier audiovisuel public. Les discussions sur le financement, la gouvernance et l’éventuelle reprise de la réforme n’ont pas disparu. Elles restent le décor de fond de ce recrutement venu de l’Élysée.

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.